En 1885, Sophie Nicolaevna avait dédié son premier texte de Souvenirs aux enfants mâles de ses frères, mais ce second cahier de Souvenirs, dédié à ses propres enfants, quel que soit leur sexe, marque une nette évolution de sa perception du monde … Elle l’écrit en 1924, en exil, après le décès de son mari, Nicolas Mikhaïlovitch Gorboff (1859-1921) à Francfort/Main. On remarque la similitude de sa démarche : comme pour son père, elle attend trois années avant d’entreprendre le récit de sa vie avec un époux non moins aimé mais au caractère combien plus difficile …
Par son mariage avec Nicolas Gorboff (1887), Sophie Masloff découvre un milieu inconnu, celui de riches marchands moscovites, et une famille dominée par la haute figure de son beau-père, Michel Akimovitch Gorboff (1826-1894), qui fut l’ami et le protecteur de son propre père ; elle lui sera toujours très attachée. Nous avons fragmenté en trois parties le récit de ces premières années de vie conjugale, qui prend fin en 1890 avec l’arrivée d’un premier enfant.
MES SOUVENIRS
(à mes enfants)
Combien de fois me suis-je assise devant une feuille de papier afin de commencer le récit de cette seconde partie de ma vie – et je n’arrivais pas à écrire. Saurais-je le faire ? La personnalité de votre père est tellement complexe, fragile et insaisissable, tellement pleine de contradictions. Vous connaissez ses qualités : esprit clair, noblesse d’âme et bonté de cœur – où trouver un alliage aussi parfait ? Celui qui parvenait à approcher cette âme compliquée, cachée sous une carapace d’inaccessibilité, parfois même de rudesse, trouvait risibles et mesquins les griefs de ses proches : qu’il était bizarre, intolérant, trop exigeant et avait un don bien particulier, celui de discerner immédiatement le point faible des hommes et de frapper juste…Oui, il y avait cela en lui, mais pourquoi ? Parce que ses idéaux étaient trop élevés et son intelligence, trop aiguë…
C’est pour cela que je n’ai pas eu peur lorsque ma mère, devant ce très « étrange » fiancé, m’a plus d’une fois conseillé, en proie à une terrible émotion, de lui refuser ma main avant qu’il ne soit trop tard. Je n’ai pas eu peur lorsque ses propres parents et Nadia, mon amie, m’ont prévenue qu’il n’était pas facile vivre…Non, ce n’est pas de cela dont j’avais peur en l’épousant : j’avais peur de ne pouvoir réaliser les espoirs qu’il fondait sur moi… Lire la suite










