
Quand verrai-je mon dernier matin ?
Paris, 12 juin 2026. Ce cahier est celui de Treblinka, avant, pendant, après. Dernier voyage important, ô combien unique. Pas l’Italie, Treblinka. Treblinka, c’est la mort, celles des juifs, la mienne… La radicalité de la mort, dirait Lanzmann. La radicalité de la perte de la mémoire, du temps qui efface toute chose. Vaste sujet !
Je sais exactement ce que je veux: tenter non pas une approche extérieure de Treblinka – visite du site et recueil d’informations – mais une approche intérieure, intime, personnelle. J’entreprends ce voyage pour aller sur la tombe de millions d’hommes, juifs et non-juifs, comme j’irais sur celle de mes parents afin de rendre hommage aux défunts. Les lieux ont toujours comptés pour moi et Treblinka est un lieu à part, un immense champ vide au cœur de la forêt polonaise où, à la différence d’Auschwitz, rien ne subsiste du camp d’extermination mis en place par le IIIe Reich pour la destruction des juifs d’Europe. Ni bâtiments, ni ruines, ni vestiges de fours crématoires: il n’y a jamais eu de fours à Treblinka, les corps étaient détruits sur des bûchers, les cendres enfouies sous terre. Seules, des pierres dressées portant le nom de villes et de villages commémorent, selon la tradition juive – une petite pierre, symbole de la mémoire, est déposée sur la tombe de l’être cher-, la provenance des populations exterminées. Treblinka est un lieu nu. Un point dans l’espace, à la fois géographique et abstrait. Le lieu du crime. Un haut-lieu de l’Histoire. Juillet 1942 – août 1943, 13 mois, 900.000 juifs gazés…Fascinant raccourci des chiffres. L’imagination peine à reconstituer ce que fut l’immense camp d’extermination de Treblinka, dont des vidéos recréent les images. Je les ai regardées, mais qu’ai-je à faire de ces précisions topographiques ? La Shoah est aujourd’hui connue dans ses moindres détails, je ne cherche pas à tout savoir. Je vais à Treblinka pour alterner passé et présent, abolir la distance qui les sépare, pour que le savoir devienne émotion, une émotion semblable à celle de Lanzmann lorsque, désespérant de son insensibilité alors qu’il se trouve sur le site même du camp, il s’effondre soudain devant la pancarte de la gare de Treblinka. L’émotion ne s’oppose pas au savoir, elle le magnifie et ouvre des portes. A Treblinka, chacun est seul. Tremble, carcasse, sur ce terrible chemin !
Mes deux guides et maîtres ont été Claude Lanzmann (1925-2018) et Imre Kertecz (1929-2016). Le Français et le Hongrois. Tous deux juifs laïques. L’un déporté, ainsi que sa famille; l’autre pas. Très différents. Des frères, tant par leurs œuvres (Shoah, 1985) que par l’intelligence des choses (Auschwitz comme culture, 1993). Merci d’avoir existé, tellement au-dessus de nous! Les autres, tous les autres: survivants, témoins, historiens, n’ont pas nourri mon âme avec la même force, ni de la même façon.
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