
Quand verrai-je mon dernier matin?
Paris, 12 juin 2026. Ce cahier est celui de Treblinka, avant, pendant, après. Dernier voyage important, ô combien unique. Pas l’Italie, Treblinka. Treblinka, c’est la mort, celles des juifs, la mienne… La radicalité de la mort, dirait Lanzmann. La radicalité de la perte de la mémoire, du temps qui efface toute chose. Vaste sujet!
Je sais exactement ce que je veux: tenter non pas une approche extérieure de Treblinka – visite du site et recueil d’informations – mais une approche intérieure, intime, personnelle. J’entreprends ce voyage pour aller sur la tombe de millions d’hommes, juifs et non-juifs, comme j’irais sur celle de mes parents afin de rendre hommage aux défunts. Les lieux ont toujours comptés pour moi et Treblinka est un lieu à part, un immense champ vide au cœur de la forêt polonaise où, à la différence d’Auschwitz, rien ne subsiste du camp d’extermination mis en place par le IIIe Reich pour la destruction des juifs d’Europe. Ni bâtiments, ni ruines, ni vestiges de fours crématoires: il n’y a jamais eu de fours à Treblinka, les corps étaient détruits sur des bûchers, les cendres enfouies sous terre. Seules, des pierres dressées portant le nom de villes et de villages commémorent, selon la tradition juive – une petite pierre, symbole de la mémoire, est déposée sur la tombe de l’être cher -, la provenance des populations exterminées. Treblinka est un lieu nu. Un point dans l’espace, à la fois géographique et abstrait. Le lieu du crime. Un haut-lieu de l’Histoire. Juillet 1942 – août 1943, 13 mois, 900.000 juifs gazés…Fascinant raccourci des chiffres. L’imagination peine à reconstituer ce que fut l’immense camp d’extermination de Treblinka, dont des vidéos recréent les images. Je les ai regardées, mais qu’ai-je à faire de ces précisions topographiques ? La Shoah est aujourd’hui connue dans ses moindres détails, je ne cherche pas à tout savoir. Je vais à Treblinka pour alterner passé et présent, abolir la distance qui les sépare, pour que le savoir devienne émotion, une émotion semblable à celle de Lanzmann lorsque, désespérant de son insensibilité alors qu’il se trouve sur le site même du camp, il s’effondre soudain devant la pancarte de la gare de Treblinka. L’émotion ne s’oppose pas au savoir, elle le magnifie et ouvre des portes. A Treblinka, chacun est seul. Tremble, carcasse, sur ce terrible chemin!
Mes deux guides et maîtres ont été Claude Lanzmann (1925-2018) et Imre Kertecz (1929-2016). Le Français et le Hongrois. Tous deux juifs laïques. L’un déporté, ainsi que sa famille; l’autre pas. Très différents. Des frères, tant par leurs œuvres (Shoah, 1985) que par l’intelligence des choses (Auschwitz comme culture, 1993). Merci d’avoir existé, tellement au-dessus de nous! Les autres, tous les autres: survivants, témoins, historiens, n’ont pas nourri mon âme avec la même force, ni de la même façon.
Le 14 juin. J’écris pour moi, mais aussi pour quelques autres car un texte doit être lu pour exister. Pourquoi les juifs? me demande-t-on souvent. De quoi s’agit-il exactement? Des juifs et de mon attachement à ce peuple, qui n’a cessé de croître au cours des années. Le point de départ remonte à l’enfance, à un film polonais sur Auschwitz vu avec mes parents au sortir de la guerre : j’avais onze ans et ai immédiatement assimilé le sort des juifs au nôtre, émigrés russes en exil. Et lorsque, adolescente, des conflits m’ont opposée à ma mère, qui ne cachait pas son animosité envers les juifs, je les ai aimés pour mieux l’affronter. Née en 1904, fille de prêtre orthodoxe, maman avait grandi dans la ville tristement célèbre de Kichinev, au cœur même de la zone de peuplement juif décrétée par le tsar : près de la moitié de la population était juive, les pogroms étaient fréquents et l’antisémitisme, omniprésent… Je suis le juif de la famille.
Nabokov dit qu’à partir de cinq ans, tout enfant espionne ses parents : j’ai passé ma vie à espionner les juifs que je rencontrais, pour la plupart laïques – je regrette de ne pas avoir rencontré de croyants -, afin de comprendre en quoi ils différaient de nous, sans rien trouver que l’intelligence et le talent. Avec, au-delà, profondément enfouis au plus intime de leur être (mais peut-être est-ce moi qui vois cela en eux), la marque et le poids de l’exil, l’esclavage, l’errance, les persécutions, la foi en l’Éternel. « Écoute, Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est Un », les paroles du «Shéma Israël» (Écoute Israël) m’ont toujours émue. Faute de juifs assumant leur identité religieuse, j’ai donc observé des juifs et un peuple élu très semblables à nous, sans autres amis juifs que ceux des livres, combien plus nombreux et intéressants que les vivants… Chaïm Potok m’a fait découvrir le monde des hassidim.
C’est donc un voyage très particulier que j’entreprends. Avec, à son terme, l’espoir de découvrir en moi une de ces «choses cachées depuis la fondation du monde» qui, j’en suis persuadée, accompagne tout pélerin ou voyageur au long cours. Je pars avec des membres de ma famille, jeunes et moins jeunes, car je me déplace avec peine. Rare privilège que celui d’assister aux regards croisés de trois générations! Pas trop proches, très présents, ils seront le miroir de ce monde qui vient et me fait peur ; je serai celui du monde qui s’efface et qu’ils fuient. Ce sont eux, les passeurs : comment, sous quelle forme, Treblinka résistera au temps? Je suis curieuse de les voir sur le terrain.
J’ai cité plus haut Claude Lanzmann. Je lui dois beaucoup. Pour Shoah (1985), d’abord : pour le visage, la voix et l’émotion des ultimes témoins, de ceux qui ont approché, touché la mort, la leur, celle de leurs proches, de leur peuple. Quand verrai-je mon dernier matin? se sont-ils demandé. Ou plutôt : quel sera mon dernier matin dans l’horreur sans nom de cette Apocalypse ? Et aussi : où trouver l’oubli, si ce n’est dans la mort ?
On connaît l’histoire fantastique de ce film: onze années durant, dans le découragement et le doute, ce juif élevé hors de la culture juive, parfaitement inséré dans la vie intellectuelle française, a porté sur ses épaules le projet, véritablement titanesque, de montrer au monde, aux juifs et aux non-juifs, ce que fut la Shoah. J’ai vu Shoah dès sa sortie au Trois Luxembourg, rue Monsieur le Prince, et me souviens encore du silence des spectateurs lors de l’entracte. Que dire : Magnifique? Terrible? Un chef-d’œuvre? Les mots n’avaient pas de sens. Aujourd’hui, quarante années après le film, on sait que Shoah est une œuvre transcendante, hors du commun, un miracle que Claude Lanzmann, comme possédé, a porté en lui le temps de sa création. Dépassé par son film, il ne fut jamais le même après l’avoir achevé car il savait que son œuvre était exceptionnelle. J’aime le jeune Lanzmann que l’on voit dans le film, posant avec obstination des questions apparemment simplistes, le Lanzmann qui enlace des survivants en larmes, prend le temps de filmer selon des critères qui lui sont propres, refuse d’obéir à ses amis et aux bailleurs de fonds en coupant des scènes d’un film en effet trop long, comme j’aime le vieux Lanzmann épaissi, irritable, à la si lente élocution mais aux impressionnantes fulgurances, ferraillant avec ses détracteurs polonais – accusé de donner une image négative et antisémite de la Pologne, Shoah fut mal accueilli dans le pays, les autorités évoquèrent la fin possible de l’apprentissage du français dans les écoles-, afin d’imposer sa vision de la Shoah. «Shoah est un film sur l’incarnation», disait-il.
Shoah m’a ouvert des portes jusqu’alors entrebâillées. Évitant le piège de la reconstitution d’un camp ayant recours à des comédiens professionnels, l’utilisation d’archives filmées par les Alliés ou les serviteurs du Reich, la voix off, les commentaires et les histoires personnelles, Claude Lanzmann a longtemps tâtonné à la recherche du fil conducteur de son œuvre avant de décider très tard, au hasard d’une rencontre avec un témoin polonais, que le film ne reposerait que sur la parole des vivants, survivants et bourreaux. Sur le témoignage de ceux qui avaient vu. Des derniers témoins vivants. Les justes et les injustes, le Bien et le Mal. Six millions de juifs assassinés et aucun cadavre à l’écran, pas une seule benne charriant des corps décharnés (en 1945, il fallait que ce fût montré). Les UNS avaient ramassé et brûlé les corps encore tièdes tombés «wie kartofel», comme des pommes de terre, comme des patates (le SS Franz Suchomel dans Shoah) lors de l’ouverture des portes de la chambre à gaz, étaient restés debout des heures durant, à demi nus, par moins vingt degrés, lors de l’appel quotidien des détenus, avaient dérobé des épluchures dans les poubelles au risque de leur vie afin de ne pas mourir de faim. «It was not time for feelings» dit Joseph Vrba, un des principaux intervenants du film. Les AUTRES avaient versé du Zyklon B par la petite trappe de la chambre à gaz, – un geste, trois mille morts -, procédé à des expérimentations in vivo ou exécuté des populations d’une balle dans la nuque, non sans avoir vidé quelques verres du schnaps distribué par le IIIe Reich aux exécutants de ses basses œuvres afin de leur donner du cœur à l’ouvrage.
Trente années après la fin de la guerre, Claude Lanzmann a retrouvé ces témoins et leur a demandé de raconter ce qu’ils avaient vu. Personne avant lui n’avait pensé à le faire. Le plus difficile fut de les persuader d’évoquer, c’est-à-dire de revivre, un passé toujours présent. Dans un film monté par Guillaume Ribot à partir de 200 cassettes de rushes non retenus pour Shoah, intitulé : Et je n’avais que le néant (2025), on découvre les différentes étapes de son travail. Je l’ai beaucoup regardé, c’est un film magnifique, il est à l’origine de mon voyage à Treblinka, devenu une véritable obsession. Une phrase clôt le film : «J’ai toujours été hanté par ceux qui sont morts, abandonnés de tous. J’ai voulu faire ce film pour les ressusciter et les tuer une deuxième fois, afin que nous mourions avec eux et qu’ils ne meurent pas seuls». Je vais à Treblinka pour ne pas rompre le fil.
Le 20 juin. Claude Lanzmann n’a pas innové en interrogeant les témoins de la Shoah, la méthode est vieille comme le monde. Les témoignages de ceux que nous voyons longuement s’exprimer dans Shoah (le coiffeur Abraham Bomba, par exemple) n’ont cependant rien de commun avec ceux des victimes et des bourreaux interrogés à la fin de la guerre par les services de renseignements alliés. Sous le choc de la découverte des camps, le monde s’est ému, a voulu tout savoir : où, combien, comment? Le moindre évènement de ce que on appelait encore l’Holocauste fut alors disséqué par des bataillons d’enquêteurs et tout fut connu, les étapes de l’extermination, le noms des SS, les moyens mis en œuvre, l’horaire des trains, la marque des ventilateurs des fours crématoires… Les survivants répondaient d’autant plus volontiers aux questions que celles-ci correspondaient à leur attente :« Le monde doit savoir», et à celles des mourants disant «tu raconteras» à leur voisin de châlit. Mais à la fin de la guerre, l’Europe était submergée par un million de D.P., les Displaced Persons (nazis fuyant le châtiment, déserteurs de l’armée Vlassov ou de l’armée soviétique refusant de retourner en URSS, c’est-à-dire au goulag, enfants errants, sans famille ni toit, etc.) qu’il fallait filtrer et répartir dans différents pays. Il apparut en outre que les témoignages se répétaient et les enquêteurs n’avaient pas le temps d’établir ces contacts humains basés sur la confiance qui, trente années plus tard, permettraient à Claude Lanzmann d’enregistrer les inoubliables séquences que nous connaissons. Pire encore, les témoins eux-mêmes se sont tus : de retour dans leurs foyers, «les naufragés et les rescapés» dont parle si bien Primo Levi se sont aperçus que personne ne les écoutait et ne pouvait, ou ne voulait, partager leurs souffrances. Et, le retour à la vie aidant, la Shoah s’effaça peu à peu de la mémoire de ceux qui ne l’avaient pas connue. Les véritables recherches furent menées par les universitaires : auteur d’un ouvrage de référence, La destruction des Juifs d’Europe (1961), Raul Hilberg avait émigré en Amérique à la veille de la guerre, était revenu en Europe avec l’armée américaine; au hasard d’une affectation militaire aux États-Unis, il fut chargé du tri des archives allemandes emportées en vrac par les Alliés. Tel fut le début de son travail.
J’ai dit plus haut qu’après la guerre, seuls les militaires avaient interrogé les témoins. A une exception près, la journaliste britannique Gitta Sereny, psychologue de formation. Elle fut la première à faire appel aux témoignages de survivants de Treblinka, dont le SS Franz Suchomel et le juif Richard Glazar, que les spectateurs de Shoah connaissent bien. Il faut lire Au fond des ténèbres (1974) qui vaut surtout par les entretiens de l’auteur avec un des commandants du camp, Franz Stagl, extradé du Brésil en 1967 et condamné à perpétuité en Allemagne. Comme Eichmann et tant de dirigeants nazis, Stagl avait «seulement» obéi, «seulement» donné des ordres… Gitta Sereny se prend de sympathie pour «le bourreau de Treblinka», lui apporte de la soupe chaude dans sa cellule, fréquente sa femme…A l’aube de ses recherches, Lanzmann lit le livre: «Elle comprend tout, elle comprend trop», dit-il. Curieusement, l’idée de faire appel à des témoins ne s’impose pas à lui. Il lui manque encore cette pâte humaine et vivante qu’il trouvera quelques années plus tard en Pologne et au cours de ses voyages dans le monde.
Mais l’histoire continue. Dans les années 1990, vingt années après Claude Lanzmann, un prêtre français, le père Patrick Desbois, se rend souvent en Ukraine avec une équipe d’enquêteurs spécialisés à la recherche des ultimes témoins de la « Shoah par balles» (un million et demi de juifs exterminés par les Einsatzgruppen: la Wehrmacht progressant très vite en URSS, le IIIe Reich fusille sur place sans construire de véritables camps d’extermination). Le père Desbois retrouve des vieillards qui, perchés sur un arbre ou cachés dans les buissons lorsqu’ils étaient enfants, ont assisté en 1941 à l’exécution sommaire de juifs et à l’enfouissement des corps dans des fosses communes; il les filme, enregistre leurs dépositions afin de créer des archives, tout en donnant aux dépouilles retrouvées une sépulture humaine. Le prêtre travaille également sur le génocide des Yézidis par Daech, en Irak.
Le 2 août. On ne possède aucun document, même secret, d’Hitler ou de tout autre dirigeant nazi ordonnant l’extermination totale des juifs dans les pays conquis en 1939. Les Allemands étaient prudents: ils savaient que s’il avait été connu, ce texte eût inutilement choqué l’opinion mondiale et paniqué les juifs. Pire encore, en cas de défaite, il eût été une preuve irréfutable de génocide.
L’«Aktion Reinhard» (1942) fut le nom de code donné à ce programme d’extermination tristement celèbre sous le nom de « solution finale ». La construction de trois nouveaux camps, Sobibor, Belzec et Treblinka 2 commence aussitôt. C’étaient des camps d’ extermination et non de concentration – les mots ont un sens : Treblinka 1 (1941 – 1944), existait déjà, c’était un camp de travail, de concentration, majoritairement peuplé de Polonais, Sinti, Allemands réfractaires au nazisme, le camp de la mort lente. Treblinka 2 (1942-1943) était un camp d’extermination massive sans fours ni cheminées, dont la structure légère favorisait une mise à mort rapide (jusqu’à 15 000 hommes, femmes et enfants gazés par jour). Quarante SS assuraient son fonctionnement, une centaine de gardes veillait, tirant à vue sur ceux qui s’aventuraient dans les parages, et des juifs renouvelables – c’est-à-dire eux-mêmes exterminés tous les cinq/ six jours – , nettoyaient les excréments dans les wagons et les chambres à gaz (sous l’effet de la peur, les sphincters se relâchent) afin de préparer l’arrivée de nouvelles fournées de combustible humain. Je cite délibérément ce détail sordide pour rappeler à quel point le choc d’une mort imminente est souvent lié à la déchéance physique ; pour ne pas oublier l’horreur, édulcorée par le temps.
D’abord tenue secrète, la fonction exterminatrice de Treblinka 2 fut rapidement éventée et, le nom même de Treblinka étant devenu synonyme de mort, celui-ci fut remplacé par «Ober-Majdan» sur les pancartes de la fausse gare menant directement du train au camp afin de tromper les juifs sur la destination de leur transfert et les faire monter sans panique dans les wagons. A l’exception de détenus en relative forme physique, également renouvelables et chargés de la coupe de bois indispensable à l’alimentation des bûchers, personne n’y pénétrait – aucun Juif n’en sortait vivant. Des scènes d’une brutalité inouïe se déroulaient sur le quai de la gare. Finis les soit-disant départs pour un camp de travail, les réponses évasives destinées à assurer l’embarquement docile des juifs : en provenance de différents pays ou des ghettos – sur les 500 000 juifs du ghetto de Varsovie, 275 000 furent gazés à Treblinka 2 -, les juifs étaient frappés, dirigés à coups de matraque vers un tunnel camouflé par des branchages («le chemin du ciel», disaient les SS) menant directement aux chambres à gaz. Les corps étaient ensuite brûlés (6 bûchers, 2000 à 3000 cadavres chacun), mais la crémation était lente et les cadavres en décomposition s’amoncelaient à proximité des feux. D’énormes flammes montaient nuit et jour vers le ciel, l’odeur de la chair brûlée se mêlait à celle de la décomposition des cadavres, particulièrement insupportable au petit matin et le soir, à l’heure de la rosée… J’arrête ici cette description.
«Le pardon est mort dans les camps de la mort», écrit Vladimir Jankélévitch.
Il est évident que nous ne pourrons jamais imaginer la sidération des paysans polonais voisins de Treblinka observant, les premiers jours de l’ouverture du camp, les retours, à vide, de wagons encore remplis de Juifs une heure auparavant. Des convois de 2000 hommes s’évanouissaient dans la nature… l’équivalent d’un village entier disparaissait en une heure. Où étaient-ils passés ? Comment avaient-ils pu s’évanouir ainsi, sans fusillades ni cris? Cette énigme véritablement diabolique dépassait non seulement l’entendement des paysans polonais mais également celui des politiques – on sait aujourd’hui que l’existence du gazage massif des juifs fut connu des hommes d’État occidentaux dès l’été 1942, sans que rien n’ait été entrepris pour y mettre fin: bombarder les camps n’était pas une solution. Dans les ghettos des villes européennes, les juifs s’interrogeaient également, des rumeurs circulaient… L’emploi de gaz à une échelle industrielle n’avait jamais existé auparavant, était inconcevable, inimaginable. Le gaz avait pourtant été utilisé en 1914 sur les champs de bataille (4% de morts «seulement»), mais il fallut attendre 1945 et Hiroshima – 70 000 morts en une seconde, réduits en cendres ou à une petite flaque sur le sol – pour trouver l’équivalent (atomique) de l’efficacité du gazage massif d’êtres humains mis en œuvre par le IIIe Reich. Trois années seulement séparent les deux évènements.
15 août. Quelques chiffres, tellement cruels.
Pologne: 3,5 millions de juifs en 1933, 15 000 aujourd’hui. Environ 90 % de ces 3,5 millions de juifs polonais furent assassinés dans les camps du IIIe Reich (tous les camps d’extermination étaient situés en Pologne, où les juifs étaient les plus nombreux). Avec 450 000 juifs,30Varsovie était la deuxième ville au monde en nombre de juifs, après New York.
France: sur près de 76 000 juifs déportés (français et non -français), 25 % d’entre eux, soit de 2 500 à 2 566 personnes, sont revenus vivants, soit un taux de survie de moins de 4 %. La France est aujourd’hui le premier pays d’Europe en nombre de juifs: 440 000 à 450 000 personnes, soit 0,6 % de la population française, vivant principalement à Paris.
Allemagne: les pogroms n’avaient pas cours dans le pays, à l’exception de l’unique et gigantesque pogrom que fut la Nuit de Cristal (1938) : 267 synagogues détruites, 2000 à 2500 Juifs assassinés, 70 000 déportés en camps de concentration. À la veille de la guerre, il y avait 275 000 juifs en Allemagne ; 15 000 à la fin du conflit. Aujourd’hui, environ 240 000 juifs sont dénombrés dans le pays. Les deux tiers des juifs d’Europe – près de 6 millions de personnes provenant de Hongrie, Tchécoslovaquie, Roumanie, France, etc. – furent assassinés en quatre ans.
16 août. Terrible canicule, les fenêtres sont fermées, le ventilateur souffle, et la nuit, je me réveille en tournant et retournant des phrases dans ma tête. Bonheur d’écrire. «Ma patrie, c’est la langue française» disait Albert Camus. La langue, l’écriture, la lecture, que serions-nous sans eux?
Ce voyage est placé sous le signe du film Shoah de Claude Lanzmann, dont l’autobiographie : Le lièvre de Patagonie, est parue en 2009. De nombreux chapitres sont consacrés à l’aventure que fut le tournage de Shoah. Je ne résiste pas au plaisir d’en citer une page, la plus émouvante, selon moi, celle de sa rencontre avec Henrik Gawtowsky – le conducteur de train de l’affiche du film. Des extraits de cette rencontre sont visibles dans Et je n’avais que le néant.
…Il était déjà tard dans l’après-midi. A pied, Marina (l’interprète) et moi parcourûmes de long en large le village dont la gare et les voies ferrées étaient véritablement le centre. J’entrai dans une ferme, c’était celle du paysan en chemise rougeâtre, à la bedaine spectaculaire et heureuse, inoubliable pour ceux qui ont vu Shoah. Il faisait froid, il nous fit entrer chez lui. L’odeur de la pièce très sombre dans laquelle il vivait, mélange de lait caillé, de chou, de purin, de remugles indéfinissables, donnait d’emblée la nausée…J’appris qu’un chauffeur de locomotive, qui avait conduit les trains de la mort pendant toute la durée de l’existence du camp, habitait le bourg de Malkinia, à environ dix kilomètres de Treblinka. Je décidai de m’y rendre sur le champ, insoucieux de l’heure tardive et du respect humain, je ne pouvais attendre…A onze heures du soir, Malkinia dormait, j’eus le plus grand mal à trouver l’adresse de la petite ferme d’Henrik Gawtowsky et quand je frappais, minuit sonnait au carillon de l’église vaste comme une cathédrale.
On ne répondit d’abord pas, une conversation s’engagea entre Marina et une voix de femme. La porte s’ouvrit, c’était en effet une petite femme au bon visage rond, la chevelure serrée dans un fichu, elle alluma, nous fit asseoir et monta réveiller son mari. Je l’aimais tout de suite, j’aimais ses yeux bleus d’enfant encore ensommeillés, son air d’innocence et de loyauté, les nervures de souffrances qui creusaient son front, sa gentillesse manifeste. J’eus beau m’excuser de cette arrivée nocturne, l’urgence dont elle témoignait l’étonna si peu qu’il semblait la partager. Il n’était ni oublieux ni guéri du passé atroce dont il avait été l’acteur, et trouvait juste de répondre à tout moment aux sommations qu’on pouvait lui adresser. Mais en vérité, j’étais le premier homme à l’interroger, je survenais nuitamment comme un fantôme, personne avant moi ne s’était soucié de ce qu’il avait à dire. Il alla quérir une bouteille de cette merveilleuse vodka des paysans polonais, tord-boyaux sauveur et sacré, et j’osai lui dire, après un premier cul sec, que nous mourrions de faim. Elle et lui se mirent en quatre, vidèrent leur garde-manger grillagé semblable à celui de ma grand-mère Anna, et ce fut une débauche de victuailles, de cochonnailles, de pain, de beurre et de vodka ouvreuse d’esprit et de mémoire. Je sus, écoutant Henrik, que les enquêtes exploratoires étaient terminées, qu’il fallait maintenant passer à l’acte, tourner au plus tôt comme je l’avais pressenti dans l’après-midi chez Borowski… Oui, j’étais le premier homme à revenir sur les lieux du crime et eux, qui n’avaient jamais parlé, souhaitaient, j’en prenais conscience, torrentiellement le faire…
Quelle nuit ai-je passée en compagnie d’Henrik! Il se montra d’une honnêteté poignante, pleurant d’émotion et de vodka, sans doute; j’avais moi-même les larmes aux yeux et nous nous étreignîmes à plusieurs reprises. Je n’ai rien rapporté de cela dans Shoah, mais le tableau qu’il me brossa de Treblinka et des villages alentour pendant les treize mois de gazage défiait le récit. Les putains les plus voraces de Varsovie s’étaient installées à demeure et un trafic intense, réglé par les maquereaux, s’instaura entre elles, les mercenaires du camp, les gardes ukrainiens ou lettons, avec la complicité de certains SS. L’enjeu de ces échanges, qui ne cessèrent pas un seul jour, était l’argent des Juifs assassinés : ne sachant pas, pour la plupart, qu’il étaient promis à la mort mais se tenant depuis la nuit des temps prêts pour le pire, ceux-ci l’emportaient avec eux, cousu dans la doublure de leurs vêtements, étaient contraints de l’abandonner lorsqu’ils devaient se dénuder à la porte des chambres à gaz… Mais bien sûr une partie de cet argent échappait aux comptables du WVHA pour aller dans la poches des préposés à la mort, SS, Ukrainiens, Lettons ou bien encore être enfoui dans le sol par les membres juifs des Sonderkommandos afin de servir dans le cas infiniment improbable d’une évasion. C’était cet argent que villageois et prostituées recevaient contre de la vodka, du porc et du plaisir…
Lorsque je quittai Henrik, à l’aube, ma décision était prise, irrévocablement. Je devais tourner cette année même, dès l’été si possible, mais il me fallait auparavant obtenir les autorisations du gouvernement communiste…
Le 17 août. J’écris comme ça vient, sans plan, remaniant sans cesse, sachant que je remanierai encore le texte en fonction de ce que je trouverai, verrai, ressentirai… à Treblinka. La double histoire du livre de prières volé à Jérusalem et du kaddish des défunts entendu à Paris ressurgit aujourd’hui.
Lorsque, en 2016, je suis allée à Auschwitz avec mon petit-fils (il avait 22 ans, j’en avais 80), je redoutais surtout le tourisme de masse. Je ne regrette pas ce voyage, à l’exception d’une seule chose, celle d’avoir oublié d’emporter un livre, LE livre qui s’imposait, celui des kaddish (sanctifications) de la liturgie juive volé au Mur des Lamentations de Jérusalem, quelque quarante, cinquante ans plus tôt. Je l’avais pris comme on prend une pierre du souvenir.« Ce livre ne t’appartient pas, il n’ appartient qu’aux murs de Jérusalem» est-il écrit sur la page de garde. Pour les orthodoxes – les chrétiens de l’Église orthodoxe – le kaddish est ce qui se rapproche le plus de la panekhida, brève prière dite sur la tombe en mémoire du défunt. La plus belle, peut-être, la plus chargée d’émotion, celle qui fait monter les larmes aux yeux. Je n’ai entendu qu’un seul kaddish dans ma vie, inoubliable, décrit dans le texte qui suit.
…Le 20 janvier 2014, je suis allée au Mémorial de la Shoah à l’occasion du 70e anniversaire de la déportation du convoi n° 66 à destination de Drancy, puis d’Auschwitz. Une commémoration intitulée «lecture des noms» devait avoir lieu.
…La cérémonie se tenait dans la crypte. Des chaises avaient été installées face à une petite tribune. Les gens affluaient, souvent en famille, parfois avec des enfants de neuf/dix ans ou plus jeunes encore, comme celui qui était devant moi, sagement assis sur les genoux d’un adulte. Grand-parents, parents, enfants… en tel lieu et pareille circonstance, ce decrescendo de générations était plus émouvant encore. L’atmosphère était celle d’une réunion de famille, de l’anniversaire du décès d’un proche… Aucun pathos, aucun sentimentalisme. Les gens bavardaient entre eux.
– Vous venez pour quelle lettre? m’a demandé mon voisin. Prise de court, j’ai bafouillé: «aucune». J’avais l’âge d’être une petite-fille de déportés, d’avoir eu huit ans en 1943 mais ici, je n’étais qu’une âme et aurais voulu être invisible. L’idée de répondre «G», comme Gorboff, ou Goldstein, ne m’a pas effleuré. Je n’ai également pas pensé à dire que je n’étais pas juive.
Serge Klarsfeld s’est avancé, a fait un petit discours, rappelé les circonstances du départ du convoi, le nombre de Juifs déportés, de ceux qui étaient revenus. Il a ajouté que certaines personnes étaient arrivées de Los Angeles le matin même afin de prendre part à la lecture des noms … «De Los Angeles rien que pour une minute, le temps de dire un nom, «leur» nom…» ai-je pensé, non sans envier secrètement la force du lien unissant les juifs vivants aux morts.
Une première lettre, «A» , fut placée à côté de la tribune. Des hommes et des femmes se sont approchés et la lecture a commencé. Une liste de noms était posée sur le pupitre mais beaucoup tenaient également un papier à la main.
… « A» … «A» comme Aaron…Un membre de la première famille des Aaron s’est détaché de la file et a commencé sa lecture : Aaron Moché, 78 ans, Ruth, 69 ans, Jacob, 48 ans, Judith, 45 ans, Rebecca, 12 ans, David, 8 ans…
On oublie à quel point la déportation n’a pas seulement concerné des adultes isolés mais des familles entières et chaque fois, c’est un choc. Ceux qui avaient été raflés seuls étaient rares. De temps à autre, un vieil homme lisait des noms sur une liste et, après «Samuel, 8 ans», ajoutait : «Je suis revenu »…Il était alors entouré, brièvement applaudi et ces applaudissements ne ressemblaient en rien à ceux qui saluent les performances et les triomphes. Chacun savait combien sa victoire était amère.
Je n’oublierai jamais une vieille dame qui, enfreignant la règle communément respectée de ne faire aucun commentaire après la lecture, a lu, ou fait semblant de lire : «Sarah Levinson, 40 ans»… avant d’ ajouter d’une petite voix « ma grand-mère».
Probablement avertie par un SMS, une femme en tenue de motocycliste est arrivée cinq minutes avant son tour, est montée sur l’estrade, a dit son nom, est repartie aussitôt. Pressée par le temps ou n’ayant (lui semblait-il) plus rien à voir avec la communauté, elle était quand même venue.
Lorsque la lecture des noms fut terminée, je ne sais plus si l’on a dit ou chanté le kaddish et le fait même que cela reste flou dans ma mémoire montre à quel point je devais être troublée. Je sais seulement qu’à la fin, j’ai failli faire le signe de croix alors que je le fais rarement, et il me semble (je me trompe peut-être) que si j’avais commis cet impair, cela n’aurait pas choqué grand monde..
Ici, le début du kaddish des endeuillées, le Kaddish Yatom, probablement récité lors de la commémoration:
Que Son grand Nom soit magnifié et sanctifié dans le monde qu’Il a créé selon Sa volonté !
Qu’Il fasse régner Son royaume, qu’Il fasse fleurir Sa délivrance et qu’Il fasse promptement venir Son Messie, de votre vivant et de vos jours, ainsi que de tous les jours de la maison d’Israël. Amen !
Le 18 août. Je sais que je ne retrouverai jamais la Pologne rurale de Lanzmann, ni le pays traversé en 1980, au moment de Solidarność, lorsque je suis partie en camion livrer de l’aide humanitaire aux grévistes de Cracovie : mauvaises routes, nombreuses charrettes à cheval, peu de tracteurs, pauvres fermes, magasins vides, jeunes gens un peu niais aux joues roses et paysans intemporels sortis du XIXe siècle…mais aussi prêtres énergiques centralisant les secours et, étonnamment – car c’était encore le communisme -, églises récemment construites et ferveur populaire.
J’ai découvert une autre Pologne lorsque je suis allée à Auschwitz en 2016, c’était la Pologne de la communauté européenne : lotissements, énorme magasin Lidl, ce temple de la consommation capitaliste brillant de tous ses feux dans la nuit, hommes tatoués et femmes ne différant en rien des nôtres, échoppes kebab tenues par des Pakis et jeunes gens désœuvrés partageant à trois un demi litre de vodka dans l’encoignure d’une porte, comme au bon vieux temps du communisme. Avec, toujours, la même ferveur populaire dans les églises.
La Pologne telle que j’aimerais l’aimer, car ce n’est pas chose aisée, tant elle demeure antisémite – je découvre en écrivant ces lignes que des pogroms ont eu lieu jusque dans l’après guerre, dont celui de Kielce (1946) : 42 survivants de la Shoah massacrés sur accusation de meurtre rituel -,…la Pologne telle que je voudrais l’aimer est incarnée pour moi par Henrik Gawtowsky : j’aime cet homme comme Lanzmann l’a aimé. De tous les Polonais ouvertement antisémites rencontrés lors du tournage de Shoah (ceux qui, en 1943, avaient mimé le geste de l’égorgement devant les wagons où les juifs étaient parqués, attendant la mort, et qui, en 1978, refaisaient «en riant» ce même geste devant lui), Lanzmann dit que Gawtowsky était le seul à avoir un comportement humain. Et si l’on passe à proximité du cimetière chrétien de Malkinia ou de Wolka-Okraglik, je descendrais de voiture pour aller, sans trop y croire, à la recherche de sa tombe, un peu honteuse de tant de sentimentalisme,
Je voudrais rouler lentement dans les rues de ces gros bourgs et villages de la Pologne profonde (le «bassin de la mort» selon Jacek Kuron), qui furent une sorte de macabre Far West au temps du camp, la racaille et les trafiquants polonais accourus sur place pour profiter de l’aubaine, avec la valse des prostituées et des SS ivres, des gardes ukrainiens ou lettons échangeant contre sexe, vodka et saucisson des dents en or arrachées aux cadavres des juifs ou des diamants trouvés dans les sous-vêtements des femmes,
Je voudrais regarder le visage impassible et souriant des commerçants polonais, dont certains probablement antisémites, prospérant sur le tourisme de la mort de ces juifs avec lesquels leurs grands-parents avaient fait des affaires ou été à l’école. Nous dormirons à Wolka Okraglik, j’ai regardé les hôtels. Je voudrais également sentir la présence de la nature, voir les grands arbres immobiles plantés il y a près d’un siècle sur les fosses communes afin de masquer leur présence, voir la neige, un orage peut-être… comme pour laver la terre de tant de souillure,
J’ai peur de la banalité du mal, des touristes bruyants à l’hôtel, comme j’ai peur qu’une guerre avec les pays baltes ou la Pologne déclenchée par M. Poutine ou la mort ne mettent un frein à ce voyage tellement unique,
Je n’emporte pas mon ordinateur car je veux pouvoir prendre quelques notes sur un coin de table sans exhiber les attributs de l’homme contemporain. Je voudrais être invisible, intemporelle, et si l’on me demande si je suis juive, je répondrais «non», évidemment, rien que pour entendre : «Alors, pourquoi ? »,
Le soir, si je ne suis pas trop fatiguée près ces rudes journées et ne sombre pas dans un trou noir, j’écrirai peut-être quelques lignes sur un carnet, pendant que, dans la chambre voisine ou au bar, les «enfants» se détendront en buvant de la vodka made in Poland ou, qui sait ? made in China …
Je voudrais rencontrer des juifs disant le kaddish sur le site du camp et me joindre à eux.
Marina Gorboff, Paris, le 11 octobre 2026
…..suite du texte après le retour de Treblinka
contact: gorboff.marina@gmail.com
Après ma disparition, ce blog sera numérisé et accessible sur le site de la bibliothèque municipale de Dijon, dans le cadre d’un fonds Gorboff:
A lire également: Marina Gorboff, La Russie fantôme, l’émigration russe de 1920 à 1950, Paris, 1995, L’Age d’Homme
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