
En cette fin janvier 2026, morts ou vifs, tous les otages israeliens ont été rendus à Israël par le Hamas. J’ avais écrit ce texte à l’intention de ceux qui, dans mon entourage, étaient indifférents à leur sort, ainsi que pour moi -même, tant l’écriture est un refuge. Un champ élargi de lecteurs s’est imposé soudain...
Aujourd’hui,
Je regarde les témoignages des survivants du massacre,
Les épaules dénudées de ces belles Israéliennes semblables à des plantes,
Leurs piercings, leur regard absent
Comme celui des jeunes gens fauchés dans la gloire de leurs corps tatoués,
Je regarde les mères effondrées ou vengeresses,
Les larmes des pères vieillissants, colonels de réserve,
Et ces personnes âgées
Au style inimitable de la gauche militante porteuse de pancartes,
Qui parlent de leur vie, de leur non-vie, dans les tunnels du Hamas,
L’obscurité, les coups, la solitude, la faim,
La perversité de ceux qui les obligent à regarder les videos du massacre,
La peur, le viol, les excréments, les rats
Je suis choquée
Et pense malgré moi : ces hommes et ces femmes
Tellement semblables à ceux que nous côtoyons,
Tellement libres d’allure et de mœurs
Qui nous ressemblent tellement par leurs attitudes et leurs codes vestimentaires,
Ces jeunes gens qui ne pensaient qu’à s’amuser
LOVE, bisous, je t’aime, etc…
Et ces adultes épanouis dans le confort d’une vie bien réglée,
Est-ce vraiment là des juifs ?
A mille lieux du monde exotique des caftans et des shtetls,
Sous un soleil ardant,
Ils ont revécu la terreur existentielle des pogroms de leurs pères,
Ils ont vu l’innommable
Ont désespérément couru pour échapper aux tueurs qui les tiraient comme des lapins,
Et qui, kalach dans une main, iphone dans l’autre,
Filmaient le massacre et envoyaient des selfies : Papa, j’en ai tué huit !
Ils ont tremblé de toutes les cellules de leurs corps
Une peur irraisonnée a coulé dans leurs veines
Nova, Nir Oz et Kfar Aza sont désormais inscrits dans leur sang
FUCK THE JEWS !
Ce sont eux qui sont restés des heures allongés sous le corps de leurs proches,
Vu la face explosée de leur petite soeur, le viol de leur mère
L’assassinat de leur voisin rescapé des camps,
Est-ce bien là ce peuple que j’admire et que j’aime
Celui qui ne ressemble à aucun autre
Le peuple de Dieu, le peuple du Livre,
Ce peuple au nom impérissable dont parle le prophète
Et je leur donnerai un Nom impérissable
La place des Otages à Tel Aviv est aujourd’hui pour moi le centre du monde
Tous les matins, j’écris ce texte sur mon ordinateur,
Je le peaufine et le modèle tel une icône, image de ma douleur,
Elle est ce lieu unique où je voudrais me tenir en silence
Comme il y a dix ans, à Auschwitz,
Elle est la cicatrice toujours vivante du massacre
Fleurs, bougies, photographies des morts,
Leur beauté, leurs visages, leurs sourires, leurs yeux
Et la présence de ceux qui les aiment,
J’ai toujours cru en la force des lieux
Car les morts gouvernent les vivants
Et je leur donnerai un Nom impérissable
Claude Lanzmann a choisi la parole d’Isaïe
Pour l’ouverture de son film,Shoah,
Car il savait que ce ne serait pas un film ordinaire,
Si l’on peut employer ce mot à propos de la destruction d’un peuple,
Mais le kaddish des juifs et des non-juifs,
Des croyants et des non-croyants,
Shoah est le verbe incarné des derniers témoins de la Catastrophe
L’ultime témoignage des vivants
Qui ont vu ce qui n’aurait jamais dû exister en ce monde
Gloire à celui
Qui nous a permis de voir et d’entendre ce que nous avons vu et entendu,
Gloire à toi, Claude Lanzmann,
Que ton nom soit béni,
Trente années après la fin de la guerre,
Tu as retrouvé ceux qui ont vu les juifs brûler en enfer,
Tu as retrouvé
Abraham Bomba, le coiffeur de New York et de Tel Aviv,
Une minute à peine avant la fermeture des portes de la chambre à gaz
Il coupait encore les cheveux des femmes nues qui croyaient aller à la douche,
Abraham Bomba avait demandé à mourir avec elles
Mais on l’avait envoyé trier leurs cadavres,
Tu as retrouvé
Le Polonais Henrik Gradovsky, conducteur de la noire locomotive du train
Des mois durant, il a déversé ses chargements de juifs hongrois
Dans les chambres à gaz de Treblinka,
Il les a entendu crier dans les wagons à bestiaux qu’il ramenait à vide
Pour charger de nouvelles fournées de combustible humain,
Henrik Gradovsky,
Au visage à jamais présent dans nos mémoires
Comme sur l’affiche du film,
Trente années de douleur et de silence enfin brisés,
Personne avant toi ne leur avait demandé de raconter ce qu’ils avaient vu,
Ils n’attendaient que toi pour parler,
Tu nous as donné la Shoah en héritage
Et face au 7 octobre, ta parole nous guide aujourd’hui
A nous de parler,
Pas demain, pas dans trente ans, aujourd’hui
Paris, novembre 2025









