Histoire d’une émigrée, la seconde génération

       hongrie journal

Alors que la première génération d’émigrés est longtemps restée « assise sur ses valises » dans l’espoir d’un prompt retour en Russie, la seconde génération a vécu « entre deux chaises », partagée entre la fidélité au passé de ses parents et sa progressive insertion dans la société française.

Elle fut longtemps oubliée des historiens : le choc de l’exil, la misère des premières années passées en terre étrangère ainsi que les nombreux talents et personnages hauts en couleur des émigrés de la première heure retenaient à juste titre leur attention.

Le cercle de cette seconde génération, la première à être née en France, rétrécit. J’ai pensé que le parcours quelque peu chaotique de ma vie pourrait inciter chercheurs et curieux à se pencher sur les interrogations et les doutes d’une génération charnière. Lire la suite

Les écrits de la famille Gorboff : avant et après l’exil

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Marina, Sophie Nicolaevna Gorboff, Vladimir, Marie et Catherine Litviak, Sophie, Juliette et Michel Gorboff, 1943. Archives Gorboff (c)

Après un passage en Allemagne où mon grand-père Nicolas Gorboff meurt en 1921, un an à peine après avoir quitté la Russie, la famille Gorboff s’installe à Paris (1934).

Comme tant d’émigrés, ils apprendront, selon Dante, à « monter les escaliers d’autrui ». Aucun Gorboff né en Russie n’est retourné en URSS et aucun d’entre eux n’a vu la chute du communisme. Le premier voyage d’un membre de la famille Gorboff en Russie fut le mien, en 1961, mais j’étais née en France et ce n’était déjà  plus pareil.

En me penchant ainsi sur les membres de la famille Gorboff d’avant et après l’exil, j’ai l’impression de marcher sur les traces des « Disparus » de Daniel Mendelsohn. Telle n’était pas mon intention, mais c’est bien de disparus dont il est question, d’hommes, de mondes et de mémoire effacée. Lire la suite

La guerre civile (1918-1920). Souvenirs de Michel Gorboff

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ПЕРЕВОД С РУССКОГО, traduit du russe

Archives familiales  (c) Gorboff

Michel Gorboff (1898-1961) vers 1918. Archives familiales(c)

Michel Gorboff (1899-1961), mon père, a rédigé ses souvenirs vers 1954, à l’âge de 56 ans. Ils sont demeurés inachevés. Ma mère me les a remis en 1995, lors de la rédaction de « La Russie fantôme ». Papa ne m’avait jamais parlé de ce texte : j’avais dix-huit ans et ma vie était ailleurs.

La publication de ces souvenirs de la guerre civile a d’abord été réalisée en russe par la revue Zvezda (2003, n°11). En février 2019, ils ont été inclus dans ce blog.  

Il m’a semblé que leur mise en ligne s’imposait également en français, notamment pour les descendants des émigrés de 1920 ne lisant pas le russe. Pour une meilleure lisibilité, j’ai  fragmenté le texte en trois parties. 

Le tapuscrit des Souvenirs de mon père a été remis en dépôt à la bibliothèque municipale de Dijon, qui publie dès à présent mon blog en ligne : http://patrimoine.bm-dijon.fr/pleade/ead.html?id=FR212316101_gorboff&c=FR212316101_gorboff_e0000012#!{%22content%22:[%22FR212316101_gorboff_e0000012%22,true,%22%22]}name=sub-fonds

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     1. Et l’on ne peut plus rien, désormais…

      Le désir de vous décrire, à toi, ma fille, et à toi, ma femme, ce qu’il m’a été donné de voir et de vivre m’est soudain revenu après avoir rencontré un camarade de la guerre civile. Il m’est apparu que j’avais déjà oublié beaucoup de choses, que je ne pouvais plus me rappeler la chronologie des événements, ni même le nom de tel ou tel autre individu, et que cette rencontre avait réveillé tous mes souvenirs. En trente-quatre ans, le temps a fait son œuvre, arrondissant les angles aigus, effaçant les choses encombrantes de ma mémoire. Il n’a ménagé qu’une seule chose : le sentiment que ces temps difficiles ont été pour moi les meilleurs moments de la vie. Jamais, plus tard, il ne m’a été donné de brûler d’une telle ardeur, jamais je n’ai retrouvé un idéal aussi élevé au nom duquel il fallait non seulement lutter, mais risquer sa vie. Lorsque cette flamme s’est éteinte, lorsqu’elle a été remplacée par la vie quotidienne avec ses grandes et petites difficultés, lorsque les mois et les années d’une existence difficile et souvent ennuyeuse se sont écoulés, alors, me retournant vers le passé avec ce camarade soudain retrouvé, j’ai perçu avec une force accrue le sens de ma participation à cette terrible guerre. Ce sens  n’existe que pour moi et cela pour une raison bien simple : je n’ai pas à rougir en évoquant cette époque. Je ne pouvais alors ni donner davantage, ni faire plus, et ce sentiment m’est cher au soir de ma vie car j’ai commis de nombreuses erreurs et les choses n’ont pas été faites comme elles auraient du l’être. Et l’on ne peut plus rien, désormais. Lire la suite

Quelles mémoires ?

En partant pour Berlin en mai 2010, je pensais avoir depuis longtemps tourné la page de l’émigration russe. Je voulais revoir la ville sans le Mur, tenter de comprendre la relation des Allemands avec leur passé et, notamment, Auschwitz….A mon grand étonnement, ce voyage m’a conduit vers une autre mémoire, non moins douloureuse, celle de la Russie post-communiste et de retour à Paris, j’ai noté mes réflexions dans un texte intitulé Quelles mémoires ?  Premier billet de ce blog créé en janvier 2015, il lui a donné son nom. La version qui suit a été légèrement remaniée en février 2016. 

En effet,

                                            « Qui » se souvient de « quoi » ?

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                                        Tag  » le Mur n’est pas tombé », ex-Berlin Est. 2010. Archives Gorboff(c)                                         

  Berlin, presque Auschwitz, les Juifs, le Mal…mais aussi Berlin réunifié, la repentance des Allemands, l’Est enfin accessible, le mémorial de l’Holocauste, le nouveau Reichstag et les musées se rapportant au national-socialisme. Soixante-cinq ans après la fin de la guerre, j’étais curieuse de voir comment les descendants des SS et de la majorité silencieuse réécrivaient l’Histoire car, à la différence des Russes, le peuple allemand a vénéré Hitler. Pour avoir persécuté, affamé et déporté leurs propres peuples, Lénine et Staline furent autant craints qu’aimés.

J’avais tout lu, ou presque, sur l’extermination des Juifs, vu et revu Shoah ; j’étais allée à Dachau et, au Cambodge, avais visité le camp S 21. Mes amis se moquaient de mon attirance morbide pour le monde concentrationnaire : je l’expliquais par le désir d’aller au plus près – de comprendre- le mal.

Lorsque, avec la mémoire sélective qui est la nôtre et qui varie selon les âges de la vie, j’essaye de retrouver l’origine de cette curiosité peu commune, de me rendre compte pourquoi – très tôt et pour toujours -, Auschwitz fut pour moi (comme pour tant d’autres, mais il s’agit ici d’un itinéraire  personnel) le symbole du mal, je suis incapable de le faire avec précision. Un film sur le camp d’Auschwitz, peut-être…Dès l’adolescence, sans que cela ait jamais été clairement formulé dans mon esprit, Auschwitz incarna pour moi le malheur du monde et, plus précisément, celui de la Russie : bel exemple de transfert et de conditionnement anticommuniste précoce mais qu’importe ! Les choses importantes sont celles dont on se souvient. Lire la suite