Jours tranquilles en Russie

Yassnaya Poliana, le domaine où vécut de Léon Tolstoï, est l’image même des « oussadby », ces domaines familiaux de la noblesse russe. D’autres furent moins imposants, comme Kotchety, la propriété de Mikhaïl Soukhotine, dont il sera question dans ce billet.  Kotchety n’existe plus. Certaines « oussadby »  ont été restaurées, d’autres sont devenues  des ruines. Le patrimoine rural russe est encore mal connu en Occident.

Du 8 septembre au 2 octobre 1899, un jeune Français de trente-trois ans, Jules Legras (1866-1939), séjourne à Petrovskoe, la maison de campagne de ses amis russes, les Gorboff. Jules Legras aime la Russie avec la passion d’un Occidental échappant à son milieu d’origine : il parle la langue, a effectué deux longs voyages en Sibérie, interrogé colons, paysans, fonctionnaires et petites gens, s’est longuement entretenu avec des écrivains et des hommes politiques. Il sait que la mémoire est fragile et, comme tout voyageur désireux d’utiliser ses notes pour de futurs ouvrages, tient un journal ; il y décrit également ses réflexions les plus intimes. Commencé bien avant ses voyages en Russie et poursuivi jusqu’à sa mort, – soit pendant près d’un demi-siècle -, ce Journal d’une vie n’était pas destiné à la publication.    

Il est aujourd’hui  en ligne. Plus de 9000 pages manuscrites que seuls, les chercheurs ont le courage d’affronter, privant ainsi les amateurs de récits de voyages et ceux qui s’intéressent à la Russie d’un grand plaisir de lecture. Le temps est venu d’élargir son audience : la publication du Journal de Jules Legras s’impose. Parmi les nombreuses pages consacrées à ma famille, les Archives municipales de Dijon m’ont autorisé à en sélectionner quelques-unes. Je les remercie chaleureusement.     

Né en 1866, Jules Legras est encore un homme du XIXème siècle. Il en porte les croyances et les préjugés, largement partagés par ses contemporains. Je n’ai pas omis de les citer et la découverte de la Russie par un étranger ne laissant personne, et encore moins aucun Russe, indifférent, les raisons de lire le Journal de Jules Legras sont donc nombreuses. 

Ce « mois à la campagne » s’inscrit dans l’amour des Russes pour la nature et les longs séjours d’été dans les « oussadby » ou les datchas. Ils ont été décrits par de nombreux auteurs mais nous ne les connaissons généralement que par les films d’André Tarkovski ou de Nikita Mikhalkov.  On a tous rêvé d’une datcha à la campagne, de son plancher en bois peint et même de son confort sommaire, de bocaux de champignons marinés en prévision de l’hiver et de ces jours tranquilles où l’on boit le thé sous la véranda. Cela a longtemps fait partie de notre imaginaire ; c’est, si je ne me trompe, le cœur de la Russie d’aujourd’hui. 

Journal de Jules Legras, chapitre XVII. Bibliothèque municipale de Dijon (c). Les rares coupures effectuées dans le texte  qui suit se rapportent à une oeuvre de fiction  qui ne verra jamais le jour. Les points d’interrogation entre parenthèses sont les miens. 

JOURNAL DE JULES LEGRAS. 1899. CHAPITRE XVII, pages 71-84

(…) 8 sept.   Orel, avec un tram électrique, jolie ville avec des collines, de l’eau à profusion, de la saleté, et un ciel superbe. J’arrive enfin à Mzensk et suis obligé de coucher par terre dans un infâme petit réduit encombré de punaises. L’hôtel Almazof est encombré d’officiers et de soldats sales, leurs ordonnances.

9 sept.  Un soleil superbe et la joie d’arriver. Je pars avec deux chevaux et Piotr, un cocher bavard. D’abord, la route est abominable de boue et d’ornières engluées. Puis elle se refait un peu, et comme nous prenons par le plus court, les collines boisées, je m’amuse beaucoup. Je sens une plénitude intellectuelle et physique analogue à celle que j’ai éprouvée en revenant de Barnaoul. Et je pense à mille questions russes, à ce peuple qui fermente et qui monte, à ces famines endémiques, à l’avenir de ces paysans et de ces terres à blé, bref, à tout ce que maintenant je vois surgir dans cette Russie que j’ai voulu cesser de sentir pour mieux tâcher de la savoir.

Et à l’arrivée, c’est une joie sans égale, une joie tendre, douce, pénétrante et profonde de me retrouver chez les chers amis Gorbof avec tout ce petit monde aimé autour de nous. La maison est installée, pratique et charmante, un nid.

J’apprends que les pluies ont gâté la fabuleuse récolte qui avait poussé. Nic Mik (Nicolas Gorboff) attendait 6 500 pouds de seigle, 4 500 d’avoine, 1 500 de blé, etc., et maintenant, Dieu seul sait ce qu’il récoltera car, d’une part, les perpétuelles manipulations de gerbes sèment des grains perdus, d’autre part les pluies ont fait germer des grains en gerbes et j’ai vu dans les champs des meules tachetées de verdure. Bref, une fois de plus, une calamité.

10 sept. dimanche. Promenade dans le parc, au bord des champs, pour admirer les progrès réalisés dans l’exploitation. Fiévreusement, nous attendons l’issue du procès Dreyfus qui a dû être terminé hier dans la nuit. Et nous causons de Maupassant.

11 sept.   Une fois de plus, me voici enrhumé. La pêche ne me donne pas grand-chose à l’essai et j’apprends à 4 h que Dreyfus est condamné à dix ans de prison. J’espérais moins. Mais pratiquement, il n’aura pas grand-chose à faire, et moralement, c’est une réponse aux juifs et aux étrangers qui, positivement, nous ont lassés. La suite sera curieuse. Relu quelques contes de Maupassant (…)

Nous causions ce soir d’enfants adoptés, à propos des deux que l’une des sœurs de l’ami a adoptés. Je disais combien je trouvais absurdement hardi de ramasser dans le ruisseau de la dépravation et du crime un enfant trouvé et d’introduire dans sa famille un élément qui, plus tard, peut- être y jettera la boue. Il est déjà si difficile de faire quelque chose de ses propres enfants, dont l’hérédité est moyenne ! Et j’apprenais en même temps que les enfants trouvés, forcés de pénétrer dans une caste, devenaient des мещяни (petits bourgeois aux idées étroites) et l’idée de cette classe dépotoir m’a considérablement amusé. Et comme il faut une ville où s’attacher, on les met (ceux du gouvernement de Moscou) parmi ceux de Podolsk et de Sergueevo Possad ! Très flatteur pour les autres !  (…) 

15 sept.    Ce matin, j’ai trouvé le moyen simple de prendre du gardon…

Le pope d’ici reçoit, en automne, des dons en poules. L’an dernier, il en a vendu 50 à S. N. (Sophie Nicolaevna Gorboff), à 20 kopeks tête : il voulait rabattre et les vendre à 18 kopecks. Image curieuse, son isba pleine de poules et les paysans apportant leur plus mauvais poulet pour le lui offrir. Ce pope est cher : il prend 10 roubles par mariage, ainsi plusieurs ne se marient-ils pas ou vont ailleurs. On lui conseille de diminuer mais il ne veut pas gâter les prix. Il se fait par an 900 roubles, il a 5 000 déciatines d’office comme pope, est logé gratuitement, et des dons en nature.

16 sept.    Nic Mik  revient de Novossil, il a vu là-bas une actrice d’Orel qui était venue organiser une représentation. Pour être heureuse, il faut à la troupe 100 roubles ! Et ce sont des comptes fantastiques de pauvres gens pour qui un kopeck est un kopeck. Son logement lui coûte 7,50, l’éclairage, 1,50. Elle a deux enfants adolescents et est veuve. Elle attend le monopole de l’alcool pour se faire vendeuse de vodka. Cela va remplacer en Russie les bureaux de tabac.

Ce soir, Nic Mik me racontait des souvenirs de noces bizarres et surtout des visites à des propriétaires terriens qui veulent vendre leurs biens. Deux m’ont frappé, dans le gouvernement de Smolensk. L’un, qui passait pour brutal, fut charmant, jusqu’au moment où la femme proposa à l’hôte de l’accompagner, la route étant mauvaise. Ainsi fit-elle, avec des gestes et des caresses qui expliquaient l’humeur sombre du mari. Puis l’autre : intérieur d’une saleté rare, tout à l’abandon, et Nic Mik découvre là-dedans des musiciens consommés. Puis, l’histoire de l’achat de son bien, avec ce revendeur, général, son fils étudiant, un vaurien, et une compagnie bizarre et malpropre.

A Novossil, l’ispravnik (chef de police) et le zemskyi natchalnik (représentant de la loi dans le monde rural, élu parmi les nobles) sont antidreyfusards.

17 sept. dimanche.  Jolie promenade tour du parc avec Sophie Nic. en causant doucement. L’horizon est charmant : un coup de soleil couchant illumine, quand nous rentrons, les hauteurs où niche le prince Dolgorouki et les arbres, dans l’intervalle, ont déjà ça et là leur délicieuse livrée automnale… Une paix, une fraîcheur qui me pénètrent quand tout le bruit de là-bas, avec le chemin de fer, le flot des nouvelles, est ignoré.

Mes amis ont déjeuné chez le pope, moi tout seul avec les délicieux enfants. Katia a tenu la conversation du haut de ses quatre ans et demi.

18 sept.   Ce soir, après avoir voulu lire du Brousolle (sur des promenades artistiques en Italie), nous avons en réalité, lu du Tchekhov, Пестрые Рассказы, et ri aux larmes de quelques-unes de ses charges. On peut rêver plus fin, mais il y a des trouvailles de drôlerie.

J’avais fait, l’après- midi, avec S.N., une visite chez le pope (Arkhangelski  de son nom). Il a bonne et belle figure, l’air plus cultivé qu’un pope l’est d’ordinaire. Sa femme, Elizaveta Andreevna, est timide mais brave femme, avec de jolis yeux noirs un peu effrayés. Leur isba est propre et avenante ; sous leurs yeux, l’horizon est ravissant.

19 sept.    Je suis toujours inquiet de ma maison et des bêtes complications causées par M. Quelle galère !

Souk Alexandre

Alexandre Mikhailovitch Soukhotine (1827-1905), fit don de son domaine de  Kotchety (ci-dessous, rare photo) à son neveu, Mikhail Sergueevitch, futur époux de Tatiana Tosltoi.

Ce midi arrive chez nous un voisin de 72 ans, Alexandre Mikhaïlovitch Soukhotine, vieux propriétaire terrien, officier de la guerre de Crimée, célibataire, jouisseur, liseur, jaseur et sourd. Parle très bien français avec l’accent du midi, a vu beaucoup de monde parisien et européen. Rien qui sorte de la conversation ordinaire d’un homme cultivé. Dolgorouki m’a paru autrement typique.

20 sept.   Notre vieux voisin Alex Mikhaïlovitch est zemskyi natchalnik. Il a l’habitude de donner machinalement en menues aumônes son traitement.Kotchéty - Maison Soukhotine

21 sept.   Ce matin, par un beau soleil, la chasse est arrivée. J’avais été les regarder de loin, là-bas, à la jumelle, mais sans  rien voir sortir du bois. Ils arrivent enfin : Mikhaïl Sergueevitch Soukhotine ; un Narichkine, neveu de Alexandre Alexeevitch Narichkine ; 2 Diakoff ?; un Sverbeeff, Illya et Michel Tolstoï, et enfin Gregory Nicolaevitch Fogt, fils d’une sœur de Soukhotine. Ils ont des chasseurs, une meute de chiens courants, et une douzaine de lévriers. A une selle pendent deux lièvres à demi rangés ; sur une autre, en travers, un joli loup que ces messieurs disent un petit de l’année. Ah ! leur entrée bruyante et sans gêne ! Et à déjeuner, leur conversation nulle, et au café, leur sottise et leur grossièreté. D’abord, je suis révolté de la façon moqueuse et sans gêne dont ils traitent le vieux Soukhotine qui a le malheur d’avoir donné la plus grande partie de son bien et qui n’est plus qu’une bouche inutile ici-bas. Puis, je suis peu édifié par leur allure, à tous ces gens bien nés. Mikhaïl Sergueevitch est maréchal de la noblesse (predvoritel dvorianstva)aux yeux clairs, froids, calculateurs, déplaisants, sans une étincelle de cœur ! On le dit intelligent, c’est bien possible, mais il n’y a que cela. Ilya Tolstoï, énorme, laid, rappelle beaucoup son père ; mais il est bon garçon, du moins il est vide et de toute sa personne se dégage je ne sais quoi de grossier qui existe, d’ailleurs, chez le père, mais disparaît sous son intelligence; du père et de la mère, ces enfants n’ont pris que le fourreau, qui est solide ; la lame d’une trempe si rare a chez eux disparu, comme si l’épanouissement de cette intelligence paternelle était un fruit du hasard, d’exception, ayant marqué, sans en interrompre la série, un des membres de la famille, une loupe passée sur une des branches d’un chêne énorme. Et aussi, pourquoi attendrions- nous de la nature qu’elle répétât des monstruosités que nous disons artistiques ? Ne fait-elle pas mieux en transmettant seulement l’écorce et la sève de cette branche aux branches qui en naissent sans leur transmettre aussi les germes de l’excroissance ? 

Mikhail Sergueevitch Soukhotine (1850-1914) fut, par trois fois, élu à la tête de l’assemblée des nobles et membre de la Douma d’Empire ; il fit  partie de l’Union du 17 octobre. M.S. épousa Tatiana Tolstoï  en secondes noces. Son fils cadet,  Fédor  Soukhotine (1896-1921), dit ‘Dorik’ fut le meilleur ami de mon père. Les garçons aillaient dormir les uns chez les autres et, devenus grands, partaient à l’aube chasser le lièvre. Un autre de ses fils, Serge (1887-1926,  participa à l’assassinat de Raspoutine (1916)

Dorik 2serge soukhotine

Après le café, sur la terrasse, 4 jeunes gens imitent des luttes à mains plates. Et le predvoritel  me dit : «Vous noterez cela, hein ! La force brutale s’étalant chez les Russes  après le repas ! ». Il se croit typique, intéressant, ce brave predvoritel ! Ah, s’il me fallait cueillir ainsi tous les médiocres !  Mais non ! Je me réjouis seulement de voir peu à peu tomber cette classe privilégiée que nous dominons, nous autres, de plus en plus.

Un seul me plaît, Gregory Nicolaevitch Vogt. Il a l’air plus intellectuel qu’eux tous. Il a été, sans savoir pourquoi, exilé trois ans dans le fin fond du gouvernement de Viatka, étant étudiant en mathématiques. Il est encore ici sous surveillance de la police. Il me plaît, avec son air très russe (bien que d’un père allemand!), ses lévriers en laisse, sa conviction de chasse, et j’aime mieux son silence que le libéralisme en carton du predvoritel dvorianstva.

 22 sept.   Journée assez vide. Pêche amusante. Nous cuvons la fatigue d’hier.

23 sept. (…) Ce matin, nous apprenons qu’un de nos charpentiers est mort durant la nuit, après avoir absorbé des boulettes qu’un collègue, assez mal avec lui, lui avait offertes… sous prétexte, dit-on, qu’en prenant cela on partait domoï ( ???). Un fait est sûr tout au moins, c’est que le pauvre diable est mort.

Page du Journal de Jules Legras.  Bibliothèque municipale de Dijon(c)

Après dîner, nous parlons longuement d’enterrements et Nic Mik semble affectionner ce sujet. Il y a trois ans, il en a suivi 14 en un an. Les Russes laissent le mort découvert, et à l’église, après l’absoute, on va lui donner un baiser. Cela se complique de difficultés : le cadavre se décompose souvent et alors, c’est une infection et une horreur. Quand le visage est trop décomposé, on le couvre d’ouate. Quelle horreur ! Il y a, enfin, des artistes qui pour 80 ou 100 roubles, entreprennent de le maintenir frais au moyen de petits sachets de glace adroitement disposés sous ses habits au moment du service (панихида) répétée 2 ou 3 fois par jour. Ce petit trucage quotidien du cadavre ne manque pas de piquant.

24 sept.    Dimanche. Soleil d’automne, ciel admirable. Hélas, il me faudra bientôt partir (…) Dans l’isba où repose le cadavre du charpentier, couchent le paysan, sa famille, et les autres charpentiers. Hier, le cadavre sentait déjà, ils ont dormi là tout de même. Ce matin, l’ispravnik (le chef de la police) a arrêté le soupçonné d’assassinat. Enlèvera-t-on le corps ? Cela est fraglich (douteux) car, en ce pays, les cadavres restent souvent ainsi plusieurs jours, une semaine, deux même, avant l’arrivée de la police!…

Après déjeuner, nous sommes montés en voiture, et par des champs de terre noire semés ça et là de bosquets de bois des pomechtiki (propriétaires terriens) voisins, nous sommes allés à Kotchety rendre visite aux Soukhotine. Trajet très agréable, en devisant. Alexandre Mik, le vieux don Juan en retraite, nous attendait, et aussitôt il a fallu faire avec lui le tour du parc. C’est un vieux parc commencé en quinconces, élargi ensuite par des plantations d’Alex Mik. Des allées droites, une haie de magnifiques saules que l’on a coupés, sans doute pour faire du bois, des bouleaux élagués sans doute pour ne pas nuire aux pommiers de l’entre deux, des sapins, quelques mélèzes et quelques cèdres. Enfin, des chênes libres et splendides, sur la lisère de l’étang. C’est fort attrayant, très noble, très ancien, très caractéristique.

Tatiana Tolstoi (1864-1950) et Mikhail Soukhotine (1850-1914) à Kotchety. La fille de l’écrivain avait  tardivement épousé ce veuf, père de six enfants. Une fille naquit, Tatiana  (1905-1996), familièrement appelée « Tatiana Tatianovna » par son grand-père.  Mère et fille émigrèrent en 1925 et vécurent modestement à Rome, Tolstoî ayant légué ses droits d’auteur à l’Etat.

Ce magnifique portrait de Tatiana Tolstoi  peint par Répine  en 1893 se trouve à Yassnaya Poliana. Il aurait disparu s’il avait été transporté à Kotchety lors de son mariage.  La référence au modèle féminin ayant inspiré Anna Karenine (1877)  revient maintes fois sous la plume de Jules Legras ; cela témoigne du succès de l’ouvrage.

Puis, dans la maison. Le vrai vieux manoir russe : maison blanche, sans étages, très allongée, très compliquée avec de grands appartements mal tenus ; dans tout cela, un laisser-aller extraordinaire ; de l’usure, de la poussière, de la cassure. Dans le zal (salon d’apparat), une fort belle collection de miniatures, d’émaux et de ciselés en vieil argent. Aux murs, un portrait de la femme de M.S., en costume russe, et un portrait de sa mère à lui, une très jolie femme aux yeux noirs intelligents, la personne, dit-on, qui a donné à L.N. Tolstoï, l’idée d’Anna Karenine. Après le thé, qui nous a fait voir la fillette de M.S., Natalia, et les trois enfants (le tout petit, qui a juste 4 ans, est d’une force et d’un formé extraordinaires), nous allons faire un nouveau tour du bien. Puis, tandis qu’on met le couvert, j’ai avec Mikhaïl Sergueevitch  une conversation qui justifie mon déplacement :

  • Comment cela se fait-il, lui dis-je, que maréchal de la noblesse, vous teniez un langage aussi libéral et que vous attaquiez ce gouvernement sans lequel vous, noble, ne seriez absolument rien ?

Il m’a répondu :

  • C’est que j’en veux précisément au gouvernement de nous avoir ruinés, énervés, avilis. Si nous ne sommes plus rien maintenant qu’une caste à demi ruinée et obéissante, c’est sa faute à lui. Avec un amour borné pour la noblesse, Lui a créé cette fameuse banque qui, en nous prêtant avec tant de facilité de l’argent, à un taux de moins en moins élevé, nous invite par la même à en profiter, à prendre et à dépenser sans songer au lendemain, à nous ruiner, en un mot. J’ajoute ceci : lorsque, dans une assemblée de nobles, nous voulons profiter du droit de remontrance que nous accorde la loi, tant pour ce qui nous concerne que pour ce qui concerne les paysans, nous avons contre nous une majorité abstentionniste qui craint, en élevant la voix, de mécontenter le souverain et de le voir, par vengeance, élever le taux de la banque noble. Donc, invitation à la ruine, et d’autre part, annihilation politique. Le tsar, en nous recevant, a dit   : – Messieurs, je connais vos besoins. Pour cela, sous prétexte de ne pas lui déplaire, nos chefs refusent de nous laisser lui exposer nos nouveaux besoins…  « Il les connait également ! » disent-ils. Pour ma part, j’aimerais mieux qu’on laissât tomber ces nobles ruinés, afin que ceux qui se tiennent seuls sur leurs pieds puissent reprendre une attitude digne de leur rang.

Voilà un langage qui me plaît fort et me fait comprendre le mot fier de Mikhaïl S. à Sophie Nicolaevna, à Moscou :

            – Mikhaïl Sergueevitch, depuis combien de temps vivez-vous à Kotchety ?

           – Depuis 250 ans, madame !

Sur le terrain politique, nous sommes donc d’accord car loin de moi l’idée d’empêcher la noblesse russe de se défendre. C’est au contraire son inaction qui m’irrite contre elle. Ainsi, je vois « Gricha » (Gregory Nicolaevitch), le neveu. Il est très sympathique à tous mais, non instruit par l’exil, non trempé par lui, il continue de mener une vie quelconque de chasse et de sommeil. Il a passé deux mois en prison à Moscou en prévention, puis deux ans à Котельники  et il est exilé sur cette terre et tout cela sans savoir de quoi il est accusé et sans avoir subi le moindre jugement. Et après ces épreuves qui eussent dû tremper un homme, il chasse le loup et il dort ! Le gouvernement russe sait donc ce qu’il fait en exilant ces hommes, et que ce sont des feux qui ne savent pas couver sous la cendre. En tous cas, ces nobles sont nombreux qui se laissent vivre ainsi.

Nous revenons dans la nuit, en bavardant, nous revenons au pas de la troïka ; et la lune en se levant vient jeter sur le bois et la plaine sa résille de vapeurs enchantées.

25 sept.   Le cadavre du charpentier mort avant-hier est déjà si décomposé que le visage est méconnaissable. Il est là, toujours, dans l’isba, et le médecin ne viendra que jeudi, soit le 6ème jour. Il sera enterré le lendemain, soit le 7ème jour ! Est-ce assez bien ? Pourquoi a-t-on ici un appareil de justice, s’il fonctionne ainsi ?

Les charpentiers ont trouvé des boulettes à la pâte phosphorée et les ont prises comme aphrodisiaque… L’un en est mort.

Une paysanne rencontrée tout à l’heure : elle a trois enfants, son mari est parti et vit ailleurs : il l’a plantée là, sans mot dire !

26 sept.  Hier soir est arrivé l’enquêteur du tribunal, un jeune homme, un tout jeune homme au nez démesurément long, aux petits yeux, à l’air plutôt bien, plutôt vide. Le matin nous sommes partis ensemble pour instruire l’affaire de l’empoisonnement. Après avoir lu négligemment le rapport du становой (policier), plutôt bien fait, il interroge un témoin. Après avoir bu à trois une bouteille de vodka, ils sont allés prendre du thé dans l’isba. Platon (le mort) a offert au témoin une boulette (œuf de pigeon) de mie de pain noir lui disant que c’était du chocolat et un produit aphrodisiaque. L’autre a bu dessus deux tasses de thé, mais ça n’a pas fondu. Il a essayé de mordre, mais c’était trop dur. Il l’a laissée. Alors Platon l’a mangée, puis une autre encore, tirée par lui de sa botte. C’est après cela qu’il a subi les atteintes de l’empoisonnement. Il a dit en mourant : –  André, que m’as-tu donné ? André nie avoir donné ces boules. Le juge dicte en quelque sorte au témoin ses réponses, c’est révoltant de nullité. Il passe à côté des indices graves, confond tout, ne comprend rien. Le soir, il ne sait même pas d’où sont venues ces boules. Quelle nullité !

Le médecin, Mtchislav Petrovitch Troudetsky, est venu pour faire l’autopsie. Son opérateur est un feldscher (officier de santé remplaçant le médecin dans les campagnes) très gras, très gros, « un dépeceur de première », dit-il. Le cadavre était vert, le visage décomposé. On l’a autopsié dans la rue, devant la foule de femmes, d’enfants et d’hommes…

Mikhail Sergueevitch racontait à propos de Gricha Vogt que réellement, il ne savait pas la raison de son exil ; il n’a jamais été interrogé mais il existe, parait-il, à son nom un interrogatoire ! Dans sa prison de Moscou, il aurait demandé un livre, on lui aurait apporté une bible en hébreu ??? Tout cela ressemble un peu à ce que m’ont dit les Sibériens : c’est plutôt du K (?), je ne le croirai pas sans preuves. Gricha ne s’est, paraît-il, jamais occupé de politique, mais seulement de chasse, de femmes et de vodka. C’est beaucoup d’honneur que cet exil qui ne devrait être réservé qu’aux ascètes révolutionnaires. (…)

27 sept !   C’était hier une grande fête, l’Exaltation de la Croix. Naturellement, les paysans n’ont pas voulu creuser le canal, bien qu’on leur donne pour cela 1,25 par sagène carré, et de la vodka en quantité. Mais  ce matin, lendemain de fête, ils  ne sont pas venus non plus. Ils viendront peut-être après déjeuner. En vérité, ce peuple ne mérite-t-il pas sa misère ?

Des curiosa de censure. Mon amie a écrit pour les enfants une histoire sainte très réduite. Le censeur l’avait interdite parce qu’elle avait dit : « Les apôtres se dispersèrent et écrivirent un livre qui est l’Evangile (il fallait dire : des livres, les 4 Evangiles) !  Plus tard, citant une expression évangélique, elle disait : « Jean jeûna et mangea des sauterelles et du miel sauvage ». Jeûna, rayé : – ! – parce que les sauterelles sont un mets gras !! Il faut tirer l’échelle.

28 sept.    La présence du vieux S me fatigue et m’énerve. Nous allons ensemble voir brûler des meules de blé. Rien de spécial sinon le refus de certains paysans d’aider à défaire une meule menacée.

29 sept.   Les imeniny (anniversaire) du 17. Toute la maison en l’air. (…) Comme hier, je lis avec joie les souvenirs de chasse et de pêche de Serge Timofeevitch  Aksakoff.

Il me vient une idée ; au lieu de lire les journaux, réaliser rapidement mon recueil sibérien pour la maison G. Bellais.

Les hôtes de la chasse sont revenus pour les imeniny. Un déjeuner superbe les attendait : zakouski variés, pâté au caviar, truite saumonée, cuisse de veau, glace framboise et, l’après-midi, une table à thé extrêmement bien servie. En arrivant M. Soukhotine me parle de Au pays russe. Il l’a lu avec grand soin, l’apprécie, fait des réserves de détails. Il veut me chicaner sur le mot поклон (en russe = révérence), tout cela avec son ton tranchant, affirmatif, mais en somme extrêmement flatteur. Il m’affirme que je me trompe sur le verre commun à tous, bien qu’il sache bien que j’ai raison. C’est un type. Il ne me ravit pas d’enthousiasme, mais sa raison nette me plait. Il porte toujours la casquette à bande rouge du noble dvorianine (gentilhomme). Gricha Vogt est là aussi. Nous causons sérieusement de chasse, d’abord, comment un grand loup secoue les chiens. Puis de son exil. Il me confirme le récit de la bible hébraïque. Il l’explique, disant qu’à Moscou, dans la prison de transit, on n’est pas organisé comme à Piter. On lui avait d’abord refusé le livre mais, se basant sur le règlement affiché au mur et portant que l’on peut avoir des livres « à caractère religieux », il avait demandé une Bible. Il dit qu’on est déshabillé et visité plusieurs fois pendant le trajet, mais l’ennui de la visite dépend, pour eux, de la bonne volonté de l’officier du convoi.

Dans le gouvernement de Viatka, il avait 2, 4 roubles comme non noble. Sa mère était noble, son père (?). Il ne l’est pas, lui. Les nobles et le citoyens d’honneur héréditaires ont 6 roubles…Ils étaient une dizaine : or, tout leur est fermé. Ils ont, sur le modèle des Korolenko, fondé un atelier de raccommodage et de (?). Il dit qu’on sort de là ou ivrogne, ou furieux.

Ilya Tolstoï est là avec sa femme, Sofia Nic, une grosse bonne femme née F (?), bonne fille, ce semble. Il m’invite à aller les voir.

Histoire du bouquet présenté à Toula par le maréchal du gouvernement à une grande -duchesse. Le bouquet oublié. Pendant ce temps, la grande-duchesse parle français avec les nobles. L’un lui répond d’une façon tordante : temps beau, quel temps beau !

On parle beaucoup de Mamontof, ruiné et arrêté.

 1 oct.  Demain, décidément, je pars avec S.N. et quitter cette admirable terre en plein automne doré, quitter cette famille d’amis aimés tendrement, quitter ces enfants ravissants, tout cela me navre profondément.

2 oct.   Au grand soleil, après les adieux tendres, nous sommes partis en troïka pour l’horizon lointain. Nous avons traversé la rivière, contourné la grand village, côtoyé un bois. Nous respirons joyeusement, il semble que le mouvement fouette ma pensée. Il est décidé que j’irai voir la tante des Maslof…

FIN DE L’EXTRAIT DU CHAPITRE XVII DU JOURNAL DE JULES LEGRAS, Bibliothèque municipale de Dijon (c) 

Contact: Sébastien Langlois, en charge du fonds Legras, bibliothèque municipale de Dijon

  • Voir également, en ligne, des extraits tout à fait passionnants de l’ouvrage de Jules Legras  Au pays russe (1895). L’auteur rencontre Tchékov, Tourguenieff  et Tolstoï  ainsi que des Russes de différentes conditions.

https://wordpress.com/post/gorboffmemoires.wordpress.com/9370

contact : gorboff.marina@gmail.com