Jacques Gorbof, lettres à Vera

Jacques et Vera Gorbof à Passau, Allemagne.1923. Gorboff(c)

Jacques Gorbof (1896-1981), qui n’orthographiera jamais son nom qu’avec un seul « f », était de deux ans l’aîné de Michel, mon père (1898-1961). Ils avaient grandi ensemble ; ensemble, ils avaient traversé la guerre civile, émigré, connu la pauvreté…Sans enfant, oncle Iacha (diminutif courant de Iakov, Jacob. Personne,  dans la famille ou parmi ses amis français, ne l’appelait autrement) fut également mon parrain, et c’est lui qui, deux années après le décès de papa, m’a conduite à l’église lors de mon mariage.

Une enfance communeles premières années de l’exil passées côte à côte – Wiesbaden, Mulhouse, Lyon, taxi à Paris -, cette trajectoire à la fois proche et parallèle aurait dû rapprocher davantage encore les deux frères. Pourtant, quelque chose  les séparait : je le sentais, enfant, et le constatais, adulte. Je le percevais également dans la façon, toujours quelque peu ironique, avec laquelle oncle Jacques s’adressait à ma mère. Nous ne le voyions que rarement. Et, pour tout dire, je ne l’aimais pas…Premier souvenir : j’ai une douzaine d’années, nous attendons oncle Iacha, je sais qu’il « écrit » (on imagine mal le prestige de ce mot), suis émue à l’idée de le voir.  – Je t’ai apporté un cadeau, dit-il, et il me donne une petite photo d’identité de lui… Et aussi : j’ai 24 ans, mon père vient de mourir, je cherche à me rapprocher de cet oncle que je connais mal, dont la voix me trouble tant elle ressemble à celle de papa. Il me questionne : – Es-tu aussi volage (le mot employé est cru) que ton père? Je suis choquée, le courant ne passe pas.

Oncle Iacha est mort en 1981 et aujourd’hui, j’accède à près de deux cents lettres de Jacques Gorbof, adressées à sa  femme Vera Isnard (1896-1977) et à sa mère Sophie Gorboff (1863-1949). Faut-il souligner à quel point de telles archives familiales sont exceptionnelles? Encore inexploitées, elles attendaient – m’attendaient ? – à Saint-Pétersbourg, emportées par la femme de lettres Irina Odoevtseva (1895-1990) lors de son retour en URSS en 1987, l’un des très rares à cette époque, dix années avant ceux de l’ère Gorbatchev. Elle avait épousé Jacques Gorbof  en 1978 et vécu quatre années avec lui. Devenue veuve et détentrice légale des archives de son mari, Irina Odoevtseva les avait léguées aux archives de Leningrad.

Les lettres de mon oncle font donc aujourd’hui partie du fonds Irina Odoevtseva du Département des Manuscrits de l’Institut de Littérature Russe РО ИРЛИ (RO IRLI) de Saint-Pétersbourg. Ce fonds étant privé, je les ai acquises avec un troublant sentiment d’injustice. M’adresser à des tiers non seulement pour consulter mais pour acheter, – le fait de payer n’est pas anodin -, ce qui était mien et m’avait été enlevé, n’était pas dans l’ordre naturel des choses. Je me suis sentie dépossédée. Ce retour involontaire des archives d’un homme qui, non seulement n’avait pas demandé qu’il en fût ainsi mais – et j’en suis persuadée connaissant ses opinions politiques -, ne l’eût pas voulu, était une aberration. Parfaitement légale, cette dépossession n’était pas humaine.

Les archives de Saint-Pétersbourg ne sont évidemment pas en cause, aucune structure ne refuse un legs. Je m’élève depuis longtemps contre le rapatriement des archives et des sépultures de l’émigration entrepris par l’URSS, puis la Russie. L’émigration est, par définition, extérieure à son pays  d’origine ; sa mémoire doit être conservée sur le lieu de l’exil, par la famille ou les archives du pays où elle a vécu. Il revenait aux sœurs de Jacques Gorbof – Sophie (1891-1982) et Catherine (1895-1992) -, de garder les lettres adressées à leur mère et belle-sœur. Sous la pression de l’ambassade de l’URSS qui organisait son rapatriement à Leningrad, Irina Odoevtseva les a emportées, tel un trophée.

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Dédicace de Jacques Gorbof  : A mes soeurs, mon frère et aux nouvelles générations; –  à conserver chez S.N. Gorboff, par ordre d’ancienneté. J.N.G     Gorboff(c)

La correspondance de Jacques Gorbof conservée au fonds Odoevtseva couvre une grande part les années 1920, 1922, 1930, 1934, 1965 (je ne sais où se trouvent les lettres des autres années) ; elle comprend également quelques lettres de 1937, 1947, 1948, 1951, 1955, 1959, 1960, 1961, puis de 1964 à 1967. En tout, près de trois cents pages scannées, numérotées ou dans le désordre, le fonds n’ayant pas été classé. A l’exception  de quelques lettres envoyées à sa mère, Sophie Nicolaevna Gorboff, elles sont toutes destinées à celle qu’il épousa en Russie en 1918 et qui fut sa femme pendant 59 années, Vera Isnard. J’ai également eu accès à quelques lettres de ma tante au général français Afred Nugues (1892-1968) ainsi qu’ à des lettres de celui-ci  ; Vera Gorbof se partageait entre les deux hommes. Toutes les lettres citées proviennent de l’Institut de la Littérature Russe de Saint-Pétersbourg et sont signalées par le sigle (RO IRLI). Je remercie le Département des Manuscrits de sa coopération.

Jacques Gorbof (1896-1981) vers 1925. Moscou. Jeune, il était  brillant, insolent  : -Vous faites exprès de me poser des questions difficiles pour me donner une mauvaise note ?  avait-il dit à un examinateur, avec les conséquences que l’on imagine. Archives Gorboff (c)

C’est donc avec une curiosité d’autant plus forte que j’éprouvais une certaine réticence son égard que j’ai entrepris la lecture des lettres  de mon oncle. Elles allaient m’aider à découvrir sa personnalité, sa pensée intime. J’espérais également trouver des informations sur mon père –  voir vivre ses parents lorsqu’ils étaient jeunes est un souhait rarement exaucé. Les premières lettres de Jacques Gorbof remontaient à 1922, et cette année tellement proche du début de l’exil m’intéressait particulièrement. J’avais encore en mémoire une lettre de Vladimir Nabokov, écrite en 1920 : « Mère chérie, je me suis réveillé hier au milieu de la nuit et j’ai demandé, je ne sais à qui – la nuit, les étoiles, Dieu : vais-je vraiment ne jamais revenir, est-ce vraiment entièrement terminé, balayé, détruit ? ». Qu’allais-je trouver dans la correspondance  de Jacques Gorbof ?

Le texte qui suit  n’est pas une biographie de Jacques Gorbof mais une chronique de la vie  familiale des  Gorboff en exil, telle qu’elle apparaît à travers ses lettres. Rappelons les principales étapes de la vie de mon oncle: de 1923 à 1934, il étudie à Mulhouse et à Lille, puis devient chauffeur de taxi à Paris où il commence à écrire (la liste de ses ouvrages figure en bas de page). Guerre et engagement dans l’armée française. Retour à la vie civile : taxi à Paris et travail de la terre dans le midi de la France, à Lourmarin. En 1954, il lui manque une voix pour obtenir  le Femina mais il reçoit le Prix des 4 Jurys. Ce succès d’estime ne lui permet pas de vivre de sa plume. A partir de 1960, mon oncle devient rédacteur en chef à La Renaissance (Vozrojdenié), ce qui le met au coeur de la vie littéraire de l’émigration. Jacques Gorbof est cité par le Wikipédia russe  mais pas français.

Les Gorboff vus • par eux-mêmes (Mémoires de Sophie et Michel Gorboff) ; • de l’extérieur (Journal de Jules Legras) ; • de l’intérieur (Lettres de Jacques Gorbof) ; • par Marina Gorboff (ce blog) constituent un ensemble d’archives familiales unique et complémentaire. Je ferai donc appel à ces différentes sources, notamment au Journal de Jules Legras, riche en informations, pour combler le vide des années dont je ne possède pas de lettres. L’avant-guerre étant la mieux représentée, cette période intéressante à de nombreux points de vue – pauvreté des commencements, essor du parti monarchiste des Mladorossy dont mon oncle fut proche -, est  donc mise en avant.

    AVANT 1922, date des premières lettres de Jacques Gorbof à sa femme Vera ;               exil et installation des Gorboff en Europe et aux Etats-Unis (1917 – 1922)

Bref rappel des événements. Nous avons trois témoignages sur cette période charnière. Le premier est celui de Jules Legras (1866 – 1939), grand ami de Nicolas et Sophie Gorboff. Le second est le texte de mon père, Michel Gorboff (1898-1961) évoquant la fuite de la famille Gorboff et son séjour à Yalta. Enfin, le récit de Marie Gorboff (1900-1973), fille cadette du couple ;  elle quitte la Russie avec ses parents (novembre 1920) et, arrivée à Paris, repart aussitôt pour les Etats-Unis afin d’épouser, en janvier 1921, George Bary, qu’elle connaissait depuis Moscou. Il y a donc une Gorboff parmi les millions d’immigrants recensés à Ellis Island.

En 1920, mes grands-parents s’installent en Allemagne, à Wiesbaden. Ils sont accompagnés de Jacques Gorbof, de sa femme Vera et de Michel (Micha), mon père, ainsi que leur fille aînée, Sophie (Sonia). Nicolas Gorboff décède le 5 février 1921. Tout se joue donc en quelques mois : fuite devant les bolchéviques, départ de Russie, exil, mariage et mort du père. Une nouvelle vie commence, et ce n’est pas un cliché.

Sophie Gorboff (1891-1982) et sa mère, Sophie Nicolaevna (1863-1949), vers 1923, à Passau, Allemagne. Archives Gorboff(c)

Extraits du Journal de Jules Legras : 1917-1918. Moscou. « Ai vu Sonia, Katia, Iacha qui, à n’en pas douter, ne mangent pas à leur faim. Sonia part ce soir pour Orel où ses parents se sont transportés chez l’oncle Serge. Elle refuse un prêt d’argent … Iacha s’est marié (13 février 1918). Le père est fou » (Journal, mars 1918)    

1920, Paris. 1er mai. « …Visite à Sonia. Ses parents sont à Constantinople d’où ils ne peuvent décoller, faute de permis italien  », 26 juillet. « …Les Gorboff viennent d’arriver à Paris. Enfin ! Pauvres amis », 28 juillet. « …Dîner chez Nicolas Mikhaïlovitch Gorboff. Devenu un vieillard, à demi-paralysé, parlant à peine. Puis une heure avec Sophie Nicolaevna, vieillie, réduite aux os, ratatinée mais vivante encore. Je suis bouleversé ». (Journal, juillet 1920)

1921. Wiesbaden « …Enfin, les chers amis Gorboff ! Installation simple et pourtant confortable …Bavardages, et le soir on fait tourner les tables…Lev Alexandrovitch Mikhelson  a donné 1500 par mois depuis le départ de Paris. Sophie Nicolaevna  a refusé après la mort de son mari. En ce moment, elle espère joindre les deux bouts jusqu’à ce que les fils gagnent. Sonia gagne 600/mois ».(Journal, 1921)

1922   Jacques Gorbof, 26 ans, Mulhouse / Premières lettres à Vera, Wiesbaden

    •     Nicolas Gorboff est mort depuis un an. Iacha étudie à l’Ecole textile de Mulhouse (ENSISA). Sa mère, Sophie Nicolaevna, vit en Allemagne, à Wiesbaden, avec sa belle-fille, Véra, 26 ans et sa fille Sophie (Sonia), qui a épousé Alexis Maklakoff (1896-1945?) le 25 novembre 1921 et trouvé un emploi. Michel (Micha), mon père, se trouve également dans cette ville où il monte « une affaire » dont on ne sait rien et qui, comme tant de projets irréalistes entrepris par les émigrés à leur arrivée en Europe, périclite. Les choses peinent à se mettre en place.

Vera Gorboff ( 1896-1977) vers 1923. Archives Gorboff(c)

La séparation du jeune couple est à l’origine des lettres, quotidiennes, rédigées avec l’ancienne orthographe, – les bolchéviks ont supprimé la  lettre « ъ »  de l’alphabet russe en 1918 -, de Iacha à sa femme. Par habitude et fidélité au passé, aucun Gorboff n’adoptera jamais la nouvelle orthographe. Les lettres sont adressées à ma chère Verouchama chère MakaMaka tolstaïa (la grosse), Maka sobaka  (chien). Il la vouvoie et la tutoie indifféremment, signe ton Zaiets (lièvre) ou Iacha, précédé de « Que Dieu te garde » (cette injonction disparaît vers 1924 ; Jacques Gorbof se veut athée). En 1922 comme en 1967 (les dernières lettres en ma possession) les mots tendres sont rares. Elles le deviendront davantage avec l’âge et la maladie de Vera. Quelques exemples relevés en 1922 : « …Je t’embrasse, ma joie, mon soleil, mon saint enfant, sans péché et pure comme un enfant, comment cela a-t-il pu se faire que vous ayez épousé un salopard, un minable tel que moi ? » (RO IRLI, 1922). Et encore  «  J’essayerai de ne pas verser des larmes de crocodile et de ne pas mettre les doigts dans le nez. C’est difficile, mais pour toi, mon petit soleil, je le ferai avec plaisir. Dès que je peux, je t’achète un Doberman et un billet pour Mulhouse, des livres et une bague, plusieurs robes et ce que tu veux. Je suis bête mais un jour, je gagnerai bien ; en attendant, je m’ennuie beaucoup sans toi, mon chien » (RO IRLI, 1922). « …Que Dieu nous aide et te garde, mon soleil, ma joie, mon amour, ma tendresse. Ne sois pas fâchée contre moi » (RO IRLI,1922). Iacha est jeune mais ses lettres ne reflètent rien de charnel « Je t’embrasse tendrement, très fort», telle est leur banale et habituelle conclusion.   

J’anticipe quelque peu pour souligner l’amour et l’attachement qui, pendant plus d’un demi-siècle, ont uni Jacques Gorbof à sa femme. Avec son accord, Vera vit ouvertement avec le général Nugues ; Iacha a sa chambre à Lourmarin, dans la « Maison Amie » du général. Ses propres amours extra-conjugaux ne résistent pas à cet attachement « Vera menaçait de se jeter dans la Seine» dira une amie. Leurs nombreuses séparations (Iacha étudie à Mulhouse, Lyon, Lille, travaille à Paris, alors que Vera vit la plupart du temps dans le midi de la France), favorisent l’envoi de lettres : ils s’écriront tous les jours pendant plusieurs décennies jusqu’à la fin des années soixante et l’ admission de Vera  à la maison de retraite russe de Chelles, où elle meurt en 1977.

Il faut également souligner le lien, quasiment pathologique, que Jacques et Vera Gorbof entretiennent avec le courrier. Il apparaît dès 1922 : des deux côtés, les lettres sont quotidiennes. Celles de Iacha commencent souvent par « J’ai reçu votre lettre » ; il s’excuse lorsque la sienne lui paraît trop brève et  écrit parfois  deux fois par jour. En 1934, ils décident de les numéroter : leur nombre atteint 500 et la moindre interruption, le moindre retard donne lieu à des supputations sans fin sur les causes de ce retard … Tous deux connaissent par cœur l’heure de distribution du courrier, les horaires d’ouverture des bureaux de poste – Iacha porte lui-même ses lettres à la poste, où Vera va chercher celles de Iacha et du général. Les relations avec le facteur sont importantes : à Mulhouse, Jacques Gorbof s’arrange pour que celui-ci lui apporte le courrier à l’école afin de ne pas avoir à attendre jusqu’au soir. Et lorsque l’on sait que le général, aussi graphomane que mon oncle,  écrit à Vera au moins une fois par jour :  « Je viens à peine de vous envoyer ma lettre que je commence celle-ci » et exige une réponse quotidienne, nous nous trouvons devant le cas unique d’une femme, – ni belle, ni particulièrement intelligente et cultivée, ni toujours jeune -, au centre de l’attention de deux hommes qui lui écrivent tous les jours et auxquels elle répond également tous les jours, ce qu’elle fait volontiers, parfois de manière quelque peu expéditive.

Lettre de Jacques Gorbof à Vera  » …Déjà le 20 août ! Après-demain, ce sera le 22, le jour de mon anniversaire, et il tombe un jour de repos  que  je tâcherai de  passer seul, comme mon héros du « Repentir » que je méprise et aime à la fois parce qu il est sincère avec lui-même » (RO IRLI)

Que peuvent-ils bien écrire ? Rien que la description détaillée de la journée écoulée, et je dois avouer que ma déception fut grande. A cette date, les lettres quotidiennes de Vladimir Nabokov à sa femme sont d’une autre portée (Lettres à Véra, Fayard, 2017). Il ne s’agit pas ici de comparer le talent épistolaire (ni littéraire) des deux hommes mais d’établir un parallèle entre deux jeunes gens sous le choc de l’émigration. Dans ma représentation de l’exil, je pensais que deux années après avoir été contraint de fuir son pays, les lettres de mon oncle seraient traversées de souvenirs, de douloureuses réminiscences, peut-être même de désir de revanche. Quelque chose m’avait échappé : chez Vladimir Nabokov comme chez Jacques Gorbof, les détails domestiques abondent.  Iacha donne l’heure exacte de son réveil,  évoque  ses cours,  ses rencontres avec les étudiants, la visite d’usines textiles ; il lave ses chaussettes, boit du café, mange du pain beurré, se couche tôt pour être en forme. Et surtout, il parle d’argent : comment payer l’école, le loyer, la nourriture… En 1922, rien, ou très peu, sur la Russie, les événements en URSS. Quelques rares exemples:  «… La première chose à faire est de renverser les Soviets » et, à propos d’une collecte des  étudiants pour les « affamés » de Russie, «….j’ai eu honte de telles quémandes …il y a quelque chose d’humiliant » (RO IRLI). C’est peu. Il faut attendre 1930 et son adhésion au parti des Mladorossy (Jeunes Russes), sur laquelle nous reviendrons, pour que l’exil se transforme en engagement politique, avant de devenir le thème, sous-jacent, mais toujours présent, de ses romans.

A Mulhouse, donc, où il arrive en septembre 1921, Jacques Gorbof loue une chambre en ville : il fait chauffer de l’eau pour se laver dans un tub (large cuvette en zinc à bords hauts d’une vingtaine de centimètres utilisée par l’armée britannique ;  portable et facile à ranger, elle fut le fidèle compagnon des émigrés dans leurs déménagements, et je me souviens encore du plaisir de me laver, debout et « en grand », dans la cuisine de la rue Gambetta, à Suresnes) ; il achète du charbon pour son poêle, nettoie scrupuleusement sa chambre, se nourrit au « Foyer alsacien », entretient de bonnes ou mauvaises relations avec son propriétaire. A l’image de nombreux émigrés, Jacques Gorbof est abonné à Roul’ (Руль, le Gouvernail, 19201931), quotidien paraissant à Berlin, porte-parole des KD, à La Russie Future (Грядущая Россия, mensuel, Paris, 1920) et lit la presse française. Iacha aime l’ordre, le calme, le silence, évite les bavardages et fuit le monde ; cette tendance augmente avec l’âge. Wiesbaden n’étant qu’à trois cents kilomètres de Mulhouse, Vera et Sophie Nicolaevna lui rendent parfois visite ; elles sont apatrides et un visa d’entrée en France est nécessaire.

L’argent est associé à « oncle Leva » – Lev Alexandrovitch Mikhelson (1861- 1923) qui, on s’en souvient, versait une pension de 1500 marks à la famille. Sophie Nicolaevna refusera cet argent à la mort de Nicolas Gorboff (5 février 1921). En 1922, un seul leitmotiv : « Oncle Leva a disparu », « Ce n’est pas bien ce que fait oncle Leva, il devrait dire ce qu’il en est », « Silence catastrophique d’oncle Leva», « Lettre à oncle Leva, mais il n’a pas répondu ni à Maman, ni à moi ; est-il mort ? » (RO IRLI, 1922). J’ai en ma possession une photographie de Nadejda Mikhaïlovna Gorboff (1963? -1918), sœur de mon grand-père Nicolas Gorboff avec, au verso, de la main de Sophie Nicolaevna,  Nadejda Mikhelson. Ce très riche entrepreneur est plusieurs fois évoqué par Jules Legras : Moscou, octobre 1917 … « Ensuite vient Mikhelson, que les ouvriers de ses deux usines pourchassent ou du moins dont il a peur. Peine à voir », «…Très intelligent… » (Journal).  Lev Alexandrovitch  vit alors à Munich, où il décède en 1923.

 «Oncle Liova» apparait également dans les Souvenirs Catherine Gorboff – Karneeff   « …Ma soeur Sonia est partie pour l’Angleterre avec oncle Liova  Mikhelson  qui l’a prise avec lui en tant que secrétaire, puis papa, maman et ma soeur Macha ont embarqué  sur un autre navire allant à Constantinople; moi je restais en Crimée dans l’espoir de retrouver mon Kolia« … et de Marie Gorboff – Bary : « … Le consulat de Constantinople dépendait encore de l’ancien régime et ils (Nicolas et Sophie Gorboff) eurent la chance d’entrer en contact avec un oncle d’Angleterre qui leur envoya encore de l’argent. Ils prirent une chambre pour trois et parvinrent à faire admettre Nicolas Gorboff dans un hôpital français… puis un bateau pour Athènes. Au bout de quatre semaines, ils arrivèrent à Marseille, puis à Paris. L’oncle d’Angleterre continuait de leur envoyer de l’argent…

Alexis Maklakoff

Alexis Maklakoff   (1896-1945), fils d’un ministre de l’intérieur de Nicolas II (1915) 

Cette année 1922 est également celle d’un scandale; à peine mariée, Sonia décide de quitter Alexis Maklakoff. On ne sait pratiquement rien de lui, sinon qu’il boit ; selon le Wikipédia russe, il aurait combattu dans l’armée Wrangel et, après avoir émigré en France, serait mort en 1945 à Berlin, probablement fusillé par l’armée rouge. Dans les lettres de cette année, Jacques Gorbof revient longuement sur la séparation du couple. On est étonné de constater à quel point il tient Sonia pour unique responsable de l’échec de ce mariage : « Elle le méprise… a honte de lui, de sa petite taille, de son silence… Elle ferait mieux d’aller en Serbie, en Afrique, n’importe où mais de ne pas se séparer de lui… Si elle le fait, je vais l’éviter» (RO IRLI, 1922). Vivant loin de Wiesbaden, il demande à Vera de lui raconter les développements de l’affaire dans ses moindres détails ; Vera adore les commérages et se prête volontiers au jeu. Alexis Maklakoff sera mentionné une fois encore, en 1934 ; Iacha étudie alors les sciences politiques à l’institut catholique de Lille, sous la bienveillante protection de Youra (Georges) Maklakoff, neveu de l’ex-ambassadeur de Russie en France et frère d’Aliocha «… Aliocha est en Belgique, infirmier dans un établissement pour fous. Youra  en parle avec réserve, semble ne pas dire tout ce qu’il sait ou déforme un peu les faits. J’ai pensé que cet établissement pouvait être un centre de désintoxication où Aliocha serait soigné après un delirium tremens. Mais je n’ai aucune preuve » (RO IRLI, 1934).

La conduite de Micha, mon père, très perturbé par l’exil et l’échec de ses projets, est également critiquée par Iacha ; il  est le fils aîné de la famille et entend le faire savoir. …« Il se laisse  aller… dit des choses qu’on ne doit pas dire…boit. C’est vulgaire »,  «Micha ne veut pas oublier…Il va faire quelque chose, parce qu’il se regarde de l’extérieur et se voit comme un héros de roman » (RO IRLI, 1922). Et l’on trouve à ce propos l’une des très rares allusions de Iacha à son père, Nicolas Gorboff …« Si Papa était vivant, tout cela eût été impossible car au fond de soi-même, chacun aurait senti que ses actes étaient du laisser-aller. Et il aurait eu honte » (RO IRLI, 1922). En 1947,  lorsque Jacques Gorbof achève Les Chemins de l’Enfer, il mentionne encore son père:  « …Comme papa aurait été content ! Il m’avait dit à Moscou ‘Si tu te sens très attiré par l’écriture, lance-toi’ « (RO IRLI). De nombreuses lettres témoignent des liens très forts unissant Jacques Gorbof à sa mère, Sophie Nicolaevna …«parce que j’aime beaucoup ma maman et ferai tout pour elle », écrit-il de manière quelque peu enfantine. Tel ne semble pas être le cas de mon père qui, on s’en souvient peut-être, disait n’avoir gardé aucun souvenir de baiser ou de geste tendre de sa part. 

      1922-1929.  Aucune lettre de Iacha dans les archives de Saint-Pétersbourg. On se demande pourquoi Irina Odoevtseva n’a pas emporté la correspondance de ces années -là. A moins que ce ne soit pas elle qui ait fait le tri… A cette époque, Iacha, Vera et Micha sont très proches. Une fois encore, le Journal de Jules Legras permet de combler les interruptions  de la correspondance.

      1922-1923 …« Aulus (Pyrénées) avec Sophie Gorboff …Elle est très préoccupée par le mariage de Sonia, qui n’a pas été heureux. La raison profonde du hiatus, on l’ignore encore, mais le fait est là, brutal… » (Journal, 1922), « Dijon…Vera Sergueevna Gorbof. Je la retiens à déjeuner. Elle me fait l’effet de se franciser très vite. C’est excellent » (Journal, 1923) 

     1923-1926. Lyon. Je ne sais qui, dans l’entourage de la famille Gorboff à peine installée en Allemagne, a conseillé à Iacha de s’inscrire dans une école textile de Mulhouse où il a étudié en 1922 /1923 (mon père fut également élève de l’établissement, apparemment pour un temps plus court). Rien n’était plus éloigné de leurs centres d’intérêts et, comme il fallait s’y attendre, ce furent des années perdues. Lyon est alors la capitale de l’industrie textile, la ville des soyeux ; l’école achevée, Iacha, Vera et Micha s’y installent. Mon père parlait peu de cette période, mais j’ai toujours eu l’impression qu’en dépit des problèmes financiers, elle avait été heureuse. Ils étaient jeunes, inséparables. « Vera n’avait peur de rien, disait papa, elle a provoqué un esclandre devant le pavillon soviétique de la Foire de Lyon …On (les communistes locaux, je suppose) a relevé ses jupes au-dessus de la tête et elle a été fessée sans savoir qui portait les coups ». Drôles de mœurs, en vérité… Cette affaire est demeurée dans la mémoire familiale : « Je me suis souvenu de votre alerte intervention à Lyon; si vous étiez là, on aurait encore dû aller au poste.. » écrit Iacha en 1934. Et en 1966 « Vera est très patriote, très russe, bien  plus russe que moi» (RO IRLI).

Jules Legras   …« Lyon. Ai vu les Gorboff ; ils travaillent et déjà songent à changer » (Journal, 1924),… « Michel, bientôt à 2000. Iacha fait son apprentissage. Katia (à la recherche de Nicolas Korneeff, son mari disparu, n’arrivera  qu’en 1925 en France) sera vendeuse aux Galeries Lafayette » (Journal, 1925) « Reçu la visite de Iacha, qui part pour Paris. Il me conte que B. l’a déclaré nul au tissage parce qu’il ne connaît que les termes du coton, pas de la soie. Que par suite, on l’a mis à la vente, mais que son chef, un Suisse, l’a pris en grippe et ignoré. A subi mille couleuvres. Finalement, le grand chef, M, est allé à Moscou où il veut risquer 150 000 000. Il a besoin d’un interprète à Paris. On envoie Jacques. Il est dans la joie» (Journal, 1926), « Dijon. Visite de Micha Gorboff qui va à Paris, à l’aventure, chercher sa voie. Au pis-aller, il aurait l’auto. Mais il préfère gagner et faire son métier, ce qui est sage » (Journal, 1926)

      1927-1928  Mon père s’oriente vers l’emploi de chauffeur de maître. Marie Maklakoff, sœur de l’ex-ambassadeur de Russie en France, le recommande à diverses personnalités du monde diplomatique. Papa racontait volontiers l’histoire de sa première journée de travail auprès de l’ambassadeur de Cuba : – Avenue de Friedland, avait-il ordonné. Mon père avait fait trois fois le tour de la place de l’Etoile avant de trouver l’avenue, ce qui lui valut d’être renvoyé sur le champ. Enfant, j’aimais beaucoup cette histoire : elle me semblait drôle alors qu’elle  annonçait des jours sans pain.

Jules Legras  » Micha m’explique que sa patronne, Madame Paléologue, a reçu 24 millions d’un parrain grec et fait la grande vie, la main largement ouverte. Elle a un béguin…En Egypte,  il a relevé  la tombe de Serge (Serge Masloff), frère de Sophie Nicolaevna. Le nez, les yeux avaient disparu mais la barbe, le front, tout permettait de reconnaître Serge. Dans le transvasement, la tête s’est détachée et il l’a tenue. La dame a payé généreusement les vingt livres de la concession » (Journal, 1928) 

  1930  « ParisDîner avec Micha Gorbof, démoli physiquement et moralement. Il ne mange qu’à midi et fait en moyenne 40 f (de course, en tant que chauffeur de taxi), contre 70/75 avant. Il en a assez. Mais délicatesse extrême, ne veut pas d’argent.  …Il va épouser une jeune Russe dont les parents sont divorcés. Je le préviens de faire attention, mais il dit se marier pour son cœur, le reste lui étant égal. Je le quitte très attristé » (Journal, 1930)

On a oublié à quel point les commencements ont été difficiles ; longtemps, la pauvreté des émigrés fut grande; en 1934, Iacha économise pour se rendre avec Vera aux Etats-Unis afin de rejoindre sa soeur Macha, qui a ouvert un élevage de chiens et les engage à venir travailler avec elle;  et en 1948, mes parents songent à émigrer en Amérique latine.

1930   Jacques Gorbof, 34 ans, vit à Paris et rend visite à sa mère, à Passau.                           Lettres à Vera, Paris et midi de la France  

•    Le lecteur se souvient peut-être de la deuxième partie des Souvenirs de Sophie Gorboff. Ils ont été écrits en 1924 à Passau, petite ville de Bavière où, pour une raison inconnue, le travail de Sonia, peut-être (elle parle couramment plusieurs langues), Sophie Nicolaevna et Sonia ont déménagé (elles ne s’installeront définitivement à Paris qu’en 1934). Chauffeur de taxi, Jacques Gorbof milite au sein d’un mouvement monarchiste, les Mladorossy. En octobre 1930, il rend visite à sa mère, surnommée Zeus par ses enfants. Selon une habitude solidement établie, il envoie à Vera la minutieuse description de ses journées.    

Iacha à Vera : …  « Pas une minute seul…. Sonia et Maman veulent tout savoir. Elles sont contentes et moi, je me sens ‘au chaud’ près d’elles »…. « Le soir, Maman lit Eugène Oneguine … Quelle merveille !» … « Vais chercher Sonia à son travail : pour la première fois, je la sens  si proche, si tendre  » … « Journée avec Mamotchka : église, charcuterie, poste, achat de beurre. Quelle belle ville ! Les Allemands aiment le confort, ils sont très polis, plus que les Français, leurs visages sont inexpressifs. Femmes étonnement laides, mal habillées » … « Maman me questionne  sur notre vie à Paris, sur nos plans. Mais nous n’avons ni plans ni projets, nous vivons au jour le jour. Elle n’approuve pas mais que faire  ? » (RO IRLI, 1930) … Sophie Gorboff est alors âgée de 67 ans. « Elle a maigri, a une barbe blanche de 5/6 poils, très longs, ne marche pas très bien, traîne un peu la jambe et va lentement. Mais pas le moindre signe de vieillissement, son esprit est clair, la conversation pareille qu’à Paris» (RO IRLI, 1930). Ensemble, ils vont voir un hypnotiseur (Iacha s’intéresse également à l’astrologie et à l’occultisme). Sophie Nicolaevna lui montre «…Les lettres très intéressantes de Erchova, de Moscou, et les  photos de l’enterrement de l’oncle Micha ». Je ne sais qui est cette  amie de ma grand-mère qui, alors que la Terreur sévit en URSS, continue de correspondre avec l’étranger. Oncle Micha est très probablement son frère Michel Masloff (1866-1929), médecin, qui exerça toute sa vie à Livny.

A la différence de sa mère et de Sonia, Iacha n’approuve pas l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Fervent admirateur des Mladorossy (Jeunes Russes), il rédige des articles pour la revue L’Iskra  (L’Etincelle Mladorosse, Младоросская Искра), fait des exposés devant une salle qui leur est acquise « …J’ai acheté une jaquette et deux vestes pour les exposés : ils viennent de Moscou, marque Elite, 20 marks, à crédit ». On remarquera au passage que les monarchistes ont repris le nom du journal de Lénine, l’Iskra (1900-1917). Iacha tient alors leur chef charismatique, Alexandre Kazem-Beg (1902-1977), en haute estime.  « Alexandre a une forme de génialité…Ecrire une chose pareille à 26 ans, ce n’est pas rien. La langue est claire, la  pensée aussi » (RO IRLI, 1930).  Kazem-Beg quittera la France en 1941 pour enseigner la littérature russe aux Etats-Unis. Dans une défection qui fera grand bruit, il rejoint l’URSS en 1956.

« L’Etincelle  Mladorosse », 1925.     NI BLANCS, NI ROUGES, NI  CAPITALISTES, NI PROLETAIRES      NI DE DROITE, NI DE GAUCHE,  NI  SEIGNEURS,  NI SERFS … R U S S E S  

Lettre de Micha à Vera, égarée parmi celles de Iacha «…L’exposé de Iacha (devant  les Mladorossy) a eu un grand succès. Je n’y étais pas mais il est rentré chez lui très excité et content …Suis sur le divan avec Tania. Tes manœuvres de mariage donneront peut-être un résultat… Tania dit que ton mari a pas mal bu, a été le roi de la soirée … Ce matin, il a travaillé avec Maman un article « Vive la monarchie » … On t’attend, avec ta conversation intelligente … Iacha est devenu tellement gras que j’ai peur qu’il ne redevienne comme quand il était enfant. Je t’embrasse fort et partage totalement ton état d’esprit, ton Micha » (RO IRLI, 1930).

Iacha à Vera : «  Attends-moi gare de l’Est. Amène des saucisses et de la bière. On sera à trois avec Micha » …

     1931, 1933   Premières années d’études de sciences politiques à Lille. « Iacha est chargé à Lille de professer ses idées mladorosses…Sa femme reste à Paris, à tailler et à rogner à tort et à travers dépensant beaucoup sans rien donner de substantiel à ses hommes» (Journal). Sophie Nicolaevna veut se rendre aux Etats-Unis, chez sa fille Marie. «… Il y a chez cette vieille dame qui veut aller chez Macha ce besoin de circuler que les Russes ont dans le sang ; elle agit comme quand elle promenait son mari et sa smala à travers l’Europe » (Jules Legras, Journal, 1933) 

    1934   Jacques Gorbof, 38 ans, Paris, puis Lille / Lettres à Vera, sud de la France

  • Cette année est riche en événements. Souvent dactylographiées, les lettres quotidiennes de Jacques Gorbof vont de juillet à décembre 1934. Depuis deux ans, il suit, en auditeur libre,  des cours à l’institut catholique de Lille, où son ami Georges Maklakoff, neveu de l’ex-ambassadeur de Russie en France, est maître de conférence. Iacha passe l’été 1934 à Paris où, devenu chauffeur de taxi, il tire le diable par la queue. Vera est dans le midi, près du général. Sophie Nicolaevna se trouve aux Etats-Unis avec sa fille Marie. En février, mon père épouse Juliette Popovici (1904-1998). Iacha se détache des Mladorossy, auxquels il reproche de flirter avec le fascisme. Il écrit Le Repentir. En septembre, Sophie Nicolaevna revient à Paris avec sa fille. L’appartement du 4, rue de Casablanca, est loué. Ma grand-mère fait alors connaissance de la femme de son fils Michel ; comme Iacha,  elle sera hostile à ma mère.

Iacha est ébloui par la capitale. «… Magnifique ! Chambre mansardée, 7è étage, 200 par mois mais eau chaude, ascenseur, téléphone en bas.  Ai emmené le tub  et me lave autrement qu’à Lille, sur le palier… La propriétaire a trouvé que j’étais « un locataire charmant » sans pour cela baisser le prix. Du corridor on voit le Sacré-Cœur, tout Paris inondé de soleil et de joie. J’ai même eu envie de siffler, tant c’est beau…»,  « 14 juillet. Tout Paris danse et c’est agréable à voir car c’est sans malice, tout se passe de façon la plus civilisée. Les nôtres se seraient certainement bourré la gueule et auraient roulé dans le caniveau, comme des cochons », « …Ma mansarde est très bien, fraîche, claire, vue agréable. Mais voilà, je n’arrive pas à rester à la maison et à cause du volant mes mains se durcissent de façon catastrophique ; j’écris lentement » (RO IRLI, 1934)

Iacha à Vera.    « Première journée de taxi. De de 8 à 10 h, 46 francs pour 177 km ! Gagné 21… Mangé  et  bu et vin blanc, ½ litre », « Content du taxi, hier suis allé au Bois …  Je lis Alexis Tolstoï, bonheur dans ma solitude », « Suis tombé en panne, on m’a crevé les pneus … reste 10 francs pour manger. Me bats avec chauffeurs, coups sur le visage et un peu blessé aux doigts. Mauvais souvenir … Fatigue, chaleur, essai de sirène pour les attaques contre les gaz » (RO IRLI). Les lettres sont souvent écrites dans l’attente du client  « A la station Victor Hugo, bd Malesherbes, face à Potin, face à Old England, rue Monge, Avenue de l’Opéra, face ‘Au chien qui saute’, etc. » (RO IRLI, 1934)  

Les hasards du métier conduisent à des rencontres inattendues, notamment avec des gens de l’ambassade d’URSS …« Je suis allé à l’aéroport pour chercher des aviateurs soviétiques, mais ils ne sont pas arrivés. Venus pour les accueillir, cinq ‘sovietchiks’ rentrant à Paris sont montés dans ma voiture.  Avec une espèce de bonne femme (baba). Cinq horribles youpins (pardonne-moi, mon Dieu, mais je n’y peux rien : des youpins !) décoiffés, super décontractés. L’un d’eux hurlait : ‘Boris, Boris, l’avion est retardé’ … avec quels « rr», quelles intonations ! Un autre s’est assis à côté de moi, j’ai éprouvé une telle aversion physiologique que je me suis poussé dans un coin pour ne pas le toucher. Sur le pont, j’ai failli renverser la voiture avec eux et moi dedans tant j’avais du mal à respirer. L’un d’eux faisait des plaisanteries sur les taxis qui passaient, disant en français  ‘ces malheureux, ils ne savent pas conduire’  ou quelque chose de ce genre. Aucune force, aucune propagande, aucune formule néo- komsomol  ne pourra  extirper de moi ce mélange de haine et de répugnance ! Qu’on dise ce que l’on veut mais le châtiment doit être total et définitif, sinon, où est la justice ? … Ce sont des étrangers asservisseurs comme en leur temps l’ont été les Tartares ou les Allemands en Alsace, après la guerre de 71…Je me suis forcé à prendre leur argent et n’ai pas trahi mon  origine russe » (RO IRLI, 1934).

Iacha à Vera. Lettre N° 383  du 23/7   « Ma chère Veroucha, il est minuit trente, j’ai travaillé de 8h30 à minuit, pour 60 f au compteur et 6,75 de gain. Je travaille honnêtement. Rien à faire. Ne soyez pas fâchée si  je ne vous écris presque plus ; je ne me plains pas  mais il ne reste presque plus rien de moi. Avec de telles journées, le rêve d’économiser pour un voyage dans le midi s’éloigne définitivement. Il faut survivre  et ne pas faire de dettes. J’écris malgré la fatigue pour ne pas rompre la chaîne et pour que vous n’ayez pas une journée sans lettre. Même courte, même un peu triste, je pense que ma parole vivante est mieux que le silence. Je vous embrasse tendrement, très fort. Vais me coucher. Ton Iacha » (RO IRLI, 1934) 

Jules Legras. «  Vois Iacha, grossi, élargi, un bourgeois-chauffeur… C’est un raté parce qu’il se cramponne à la patrie perdue. Michel, redescendu dans le peuple, vit modestement et gentiment, francisé, plein de vie et d’optimisme. C’est le passé qui s’éteint» (Journal, 1934)

Un autre Gorboff, inconnu de moi, apparaît soudain. Je n’avais jamais entendu prononcer son nom et me demande pourquoi mon père qui, – je le remarque aujourd’hui -, n’évoquait pas cette époque de sa vie, ne mentionnait jamais  son nom. Georges Gorboff  (1898-1934), Youra, est probablement le fils de Serge Gorboff, marchand établi à Varsovie, frère de Nicolas, mon grand-père. Alcoolique, tuberculeux, Youra meurt lentement. Ses cousins l’entourent. Iacha : «Youra meurt à Beaujon. Je dois le transporter ; il ne peut manger, c’est horrible, il s’énerve, va mourir…   Micha prend  cela très à cœur, il a dépensé son salaire…Lors d’une visite, Youra a demandé qu’on reste encore un peu avec lui, Micha est resté et Youra a pleuré »… « Le soir, en passant par la rue de la Boétie, vu Micha, nouveau veston, très beau, sec, mince, élégant avec de petites moustaches. Il me dit que les amis de Youra ont réuni 300 francs. Il a amené le docteur Seroff, qui dit que c’est sans espoir ». Et la mort de Youra… «Mon cœur a tressailli : avant, je n’étais pas indifférent, mais calme. Et maintenant je me suis représenté ses derniers instants, dans une chambre inconnue avec des hommes étrangers, sans famille, sans patrie… Il va penser à quelque chose : ‘Ah, il ne faut pas oublier de …’ et les ténèbres vont l’envahir, avec la peur et la douleur. Et là-bas ? Il n’y a rien » (RO IRLI, 1934)

La mort contribue à couper les ponts avec  la Russie. En mai de la même année, Iacha évoque le décès de  Kotia Kouprianoff  (1894-1933), le mari de Nathalie, soeur de Vera. Il écrit : « …Perte de lien avec la Russie, le passé. Mes pensées de plus en plus rares de retour en Russie… En Russie, il ne reste plus personne de proche. C’est pour cela qu’elle a toujours été pour moi quelque chose de ‘vide’. S’il y avait eu là-bas Micha, Katia, Papa, Maman, ce serait différent. Mais il ne reste là-bas que l’oncle Micha  que je connais peu, tante Lyda … Et c’est le vide car il n’y a plus la famille de ta sœur. Restent Nadia et Iourotchka : les embrasserons-nous encore ? ». Et aussi « …Tu te souviens quand papa est mort, maman ne savait comment le faire savoir à Moscou. J’ai tout simplement écrit à tante Olga et tout s’est arrangé » (RO IRLI, 1934).

L’origine de la mésentente de Iacha avec mon père remonte probablement au mariage de celui-ci avec Juliette Popovici. Iacha et Vera connaissaient les petites amies de papa et avaient leurs favorites. Aujourd’hui encore, à mon âge, je découvre leur noms avec un léger pincement au cœur. « Le charlatan de Vienne » – Freud, selon Nabokov – eût souri … Le mariage de mes parents eut lieu le 4 février 1934 à l’église de la rue Lecourbe;   j’ai en ma possession une photo de maman en robe blanche mal coupée, mais j’ai appris à préserver mon intimité et à ne pas livrer au monde les photographies qui me sont particulièrement chères. Dès le début,  Iacha est hostile à ma mère. Il met le doigt sur la différence de classe sociale existant entre la jeune provinciale de Bessarabie et les Gorboff ; le milieu culturel d’un prêtre de Kichinev n’est pas celui de riches intellectuels moscovites. Jacques Gorbof ne cesse de dénigrer sa belle-sœur.  « Je pensais que ce mariage était bon, mais elle est une étrangère parmi nous »,« Suis sorti avec le sentiment pénible qu’il n’y a rien en elle d’intéressant, elle est travailleuse, c’est tout. Micha doit s’ennuyer, le ton n’est pas ‘intelligentnyi ‘» (RO IRLI, 1934).

Juliette Gorboff en 1943, Paris. Gorboff(c)

Avec une curiosité jamais en défaut, Vera lui demande des renseignements sur le couple « … Ils vivent dans une chambre minuscule comme des réfugiés de la première heure », écrit Iacha.  « … Vous me demandez comment cela se passe chez Micha. Difficile à dire. Il est, évidemment, plus intelligent qu’elle, mais il n’est pas question de cela en ce moment. La tendresse chez lui et chez elle est grande. Ils ont énormément de dettes, ne finiront qu’en octobre. Micha a beaucoup aidé Youra. C’est évidemment un mariage mais rien de semblable à la vie spirituelle qui nous a toujours unis».  Cela n’empêche pas Iacha, qui doit soigner ses dents, de prendre pension chez le jeune couple …« Ils  m’ont proposé de manger le soir en tant que pensionnaire. Vais essayer, elle cuisine mal, mais ce sera moins cher… Je ne me sens pas tout à fait à mon aise avec elle… ». Cet arrangement avantageux lui permet cependant de mettre de l’argent de côté : «… J’ai économisé 550 francs ! En secret ! C’est l’indépendance, pas de dettes, le bonheur ; ai vu pour vous une blouse à 150 fr. », «Déjà plus de 750 francs et Micha, qui n’a jamais rien pu économiser ! Personne ne sait rien de notre argent » (RO IRLI, 1934)

Le pire est atteint le 30 septembre 1934 lors du retour de Sophie Nicolaevna des Etats-Unis. Le dîner du 1er octobre est un événement : pour la première fois depuis la Russie, tous les enfants de Zeus sont réunis. Ma mère est présente ;  elle déplaît  à Sophie Nicolaevna. La famille – Iacha surtout – renchérit. Pauvre maman ! Ses ongles rouges de jeune parisienne lui vaudront également les regards surpris de sa famille de Kichinev, où elle se rendra en 1938 afin de nous présenter à ses parents. Je ne sais si, connaissant sa mère, la terrible Zeus, papa lui a conseillé de ne plus mettre de vernis, mais elle n’a jamais cédé sur ce point et lorsque, à près de soixante-dix ans, déjà malade, elle a cessé de peindre ses ongles, j’ai mis longtemps à m’habituer à ses mains blanches et pâles, tant ce rouge faisait partie de sa personne… Du bout des lèvres, ma grand-mère acceptera l’étrangère, opposant, comme il se doit, l’esprit à la chair: «…Elle convient à Micha, ses besoins matériels seront satisfaits » (RO IRLI, 1934). Quel mépris de la part de cette intellectuelle aux origines modestes, quelle indifférence envers les sentiments de son fils! Personne n’était à la hauteur de son intelligence et de sa culture. Fédor Litviak, le mari de Katia, a également subi sa réprobation. Tout s’explique : mes rares visites rue de Casablanca, mon instinctive animosité envers une grand-mère froide et inaccessible. J’ajoute que sans la lecture tardive des lettres de Iacha, je n’aurais rien su de l’accueil réservé à maman. Elle n’évoquait jamais ces choses-là devant moi, et c’est à son honneur.

Michel Gorboff (1898-1961) vers 1935, à Paris. Gorboff (c)

Pour en terminer avec les deux frères, je voudrais citer une lettre de mon père égarée parmi les archives de Saint-Pétersbourg (les fonds non classés réservent parfois des surprises). On est en septembre 1960, papa est âgé de 62 ans ; il meurt en février 1961. « Cher vieux, écrit-il à Iacha, j’ai reçu ta lettre…préviens-moi quand tu seras à Paris afin que nous nous voyions. Je serais content de te voir et d’avoir des nouvelles de Vera, dont tu ne parles jamais…Cela fait dix jours que je suis rentré de Bad Ems après une cure pour l’asthme. Cela m’a fait du bien. Je suis allé à Wiesbaden, ai fait nettoyer la tombe (de leur père, Nicolas Gorboff) par le père Paul Adomantoff, devenu un tout petit vieux, mais plein d’humour. Rien n’a changé, c’est comme il y a deux ans. Je t’embrasse et à bientôt » (RO IRLI). Je ne sais si mon père a montré à Iacha ses Souvenirs de la guerre civile, écrits vers 1954. Je suppose que s’il l’avait fait, celui-ci en aurait informé Vera, mais celle-ci était peut-être à ses côtés. Alors que Iacha aurait dû être l’un des premiers lecteurs de ce texte, à ma connaissance, il ne le mentionne jamais : papa aurait-il délibérément évité de le lui montrer ? La question reste  ouverte. 

Je ne reviens pas sur les  Mladorossy, maintes fois évoqués dans la littérature et dans ce blog. On se souvient peut-être que, lors de leur retour en URSS, en 1948, Irina Nicolaevna Ougrimoff et de nombreux émigrés furent condamnés à des années de camp pour avoir fait partie de ce mouvement monarchiste. Les frères Gorboff étaient dans leur mouvance  sans jamais adhérer au parti. Seul, Iacha fut quelque temps actif. Très vite, cependant, son orgueil le pousse à se rebeller : il trouve qu’Alexandre Kazem-Beg et Cyrille Chévitch (1903-1987) ne le traitent pas suffisamment bien. De 1930 à 1934, ce ne sont que griefs, lettres adressées aux uns et aux autres, attente de réponse, de rendez-vous, réconciliations, nouvelles brouilles (il  envisage même de provoquer Kazem-Beg en duel)…  avant de leur tourner définitivement le dos. Pour une raison inconnue, il quitte le mouvement – « Je ne suis pas parti, on m’a exclu », « J’ai débarqué mon canot du navire mladoross et vais voguer dans la solitude » écrit-il. (RO IRLI, 1934).

D’autres motifs, et non des moindres, sont à l’origine de cette rupture. Jacques Gorbof est un monarchiste légitimiste convaincu. Le mouvement soutient le grand-duc Cyrille Vladimirovitch (1876-1938), prétendant au trône de Russie, auto-proclamé empereur en 1924 ; Iacha ne le désignera jamais autrement que par le mot « souverain » (государь). En 1965, il écrit encore « …Le souverain (Vladimir Kyrillovitch, fils du précédent)  est à Paris où, comme chaque année, il est venu pour Pâques. Il va à l’église de la rue Michel-Ange. Je vais essayer de le voir mais ne vais pas me présenter… Je veux ‘faire partie du peuple’» (RO IRLI).

La véritable raison de la rupture est plus importante que des raisons d’amour-propre : Jacques Gorbof juge qu’Alexandre Kazem-Beg compromet la monarchie en se rapprochant dangereusement du fascisme ; il se fait appeler ‘glava’ (équivalent de duce, tête et chef d’un parti très hiérarchisé), se rend en Italie, rencontre Mussolini…

Iacha à Vera « …Un ami me dit que chez les Mladorossy, il y a pas mal de gens qui demandent : ‘Où est la monarchie ? C’est toujours le fascisme ‘ …et qu’Alexandre a répondu  ‘ la monarchie est un idéal qu’il faut essayer d’atteindre. Le chemin passe par le fascisme‘. Tu te rends compte ! Et qu’il a ajouté : tout a été dit sur la monarchie, pas la peine d’en parler». Plus loin : « Je pensais jusqu’à aujourd’hui que le fascisme était dans le subconscient ; je me suis trompé : c’est réfléchi » (RO IRLI, 1934). Et encore : « Il est important que la monarchie russe ne soit pas liée à la propagande fasciste », « Iskra est horriblement romantique, il y a un horrible article de Chevitch, c’est la décadence complète. J’ai honte, comment ai-je pu écrire de tels articles avant. Ils savent tout, annoncent tout et parlent de ‘ l’édification d’un monde nouveau ‘. Rien que ça ! Même style que Gorki » … « Je parle avec eux comme on parle avec les chauffeurs communistes : ils ont une réponse toute faite qu’ils avancent toujours triomphalement, avec le désir de blesser » (RO IRLI, 1934) 

Iacha reproche également à Kazem-Beg le goût trop prononcé du sensationnel et du clinquant  « … toujours des fêtes, mais rien n’a été entrepris … Kazem-Beg devrait être président du « comité des fêtes ». Il  qualifie l’Union des Mladorossy «… d’Union des skomorokhi » (baladins montreurs d’ours et de tours, allant de village en village)… « Le manifeste du tsar est écrit dans un jargon mladoross et ressemble à celui d’un agitateur de parti » … « Les gens veulent de l’or, du toc, et s’il n’y en a pas, ils pensent que ce n’est pas la peine de regarder, ils ont l’impression d’être en-dessous de leur niveau culturel. Kazem-Beg  l’a compris et c’est pourquoi il n’a pas honte (ou fait semblant de ne pas avoir honte?) d’organiser toutes ces parades, insignes, ordres, etc. Qu’il aille se faire f… ! » (RO IRLI, 1934)

L’année 1934 est donc celle où Jacques Gorbof se tourne réellement vers la littérature et commence à écrire Le  Repentir. La nouvelle paraît en 1947 chez un imprimeur de Lyon, Lardanchet, dans un ouvrage intitulé Les Chemins de l’Enfer. Un autre récit, les Kabas, – personnages diaboliques, « entre homme et Satan » -, en fait partie et lui tient particulièrement à cœur. « … Si plus tard, avec le temps, j’arrive  à être un écrivain dans le vrai sens du terme…je présenterai dans mes récits quelque chose que les gens voient tous les jours autour d’eux, sentent, voient et ressentent et dont ils se détournent ou ferment les yeux par ce que cela dérange leur sens esthétique »(RO IRLI)… Iacha envoie des pages du manuscrit à Vera et commente les réactions, parfois négatives, de certains amis… « Comme, en réalité, au tréfonds de mon âme, je n’écris que pour vous, pour vous seule, les autres ne comptent tout simplement pas » (RO IRLI, 1934)  

Jacques Gorbof vers 1954. Photo de presse. Archives Gorboff(c)

 

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Dédicace de Jacques Gorbof à sa nièce Marina Gorboff: « A Marina, ma filleule, que je vois  rarement et aime beaucoup. En souvenir de l’auteur ». Vers 1955. Archives Gorboff(c)

 

A peine Sophie Nicolaevna est-elle rentrée des Etats-Unis qu’il lui montre son texte ; comme tous les livres de son fils, Zeus le trouve remarquable, allant jusqu’à proposer de vendre « la perle » (la dernière, probablement)  afin qu’il puisse se consacrer à l’écriture. Iacha refuse  « Ma fierté ne permet pas à mes espoirs illusoires de laisser Maman au hasard de l’aumône d’autrui » (RO IRLI, 1934). En 1954, il change d’éditeur ; Pierre Horay devient son ami. Jacques Gorbof n’obtient pas le prestigieux prix « Femina » mais celui des « 4 Jurys » de Marrakech. Invité au Maroc, la gloire semble à portée de la main…mais ses romans ne connaissent qu’un succès d’estime. Je ne développe pas ce thème et ajoute seulement que, pour avoir à plusieurs reprises ouvert les livres de mon oncle, son œuvre m’est toujours demeurée étrangère.

Un auteur a toujours des écrivains favoris mais  à de rares exceptions près, leurs noms n’apparaissent ni dans les lettres de Jacques Gorbof, ni dans celles de Vera ; vivant dans le désert culturel de la province française d’avant-guerre, celle-ci ne demande jamais l’envoi de livres, russes ou français. L’écrivain favori de Jacques Gorbof est Vladimir Nabokov (qui publie encore sous le nom de Sirine). « Il est au-dessus de la littérature russe contemporaine …Le Désespoir est plus fort que la Chambre Obscure… Chaque ligne, chaque comparaison me perce et m’atteint aux tripes »(RO IRLI, 1934). Iacha rencontre Serge, le frère de Nabokov : « Bien qu’il ne soit que son frère, je lui demande de lui écrire que je ne suis pas seulement un admirateur, mais que je l’aime » écrit-il à Vera avec une touchante dévotion ;  en  octobre 1932, cependant, il ne cherche pas à le rencontrer  (Nabokov est  à Paris,  il lit des extraits de ses œuvres). Iacha admire le Pierre le Grand d’Alexis Tolstoï : « Mieux que Guerre et Paix, un chef- d‘œuvre ! Bounine n’est rien à côté de lui », et tente de relire Anna Karénine:  «Quel ennui !» (RO IRLI 1934). Il évoque Platonov, Kouprine, Akhmatova, Berberova, Tsvetaeva, fréquente Zaïtsev, mais, à l’exception de Claude Farrère, ne cite aucun auteur français, ni étranger. Dès 1934, mon oncle envisage la création d’une revue ressemblant aux Nouvelles Littéraires  « …elle aura du succès car les Russes n’ont pas d’argent pour acheter des livres ». En devenant de 1960 à 1974 co-rédacteur en chef de la revue littéraire russe, La Renaissance (Возрождение), il accède à une position privilégiée «… Tous les écrivains de Paris me détestent … Un seul critère, être publié sinon, tu es un salaud » (RO IRLI, 1965). Il publie de nombreux comptes rendus d’ouvrage, des commentaires politiques et quelques-unes de ses œuvres. Belle réussite.

Incontestablement, Vera est le pôle de sa vie. Je n’ai pu rassembler que de rares informations sur elle ; fantasque, solitaire, vivant loin de Paris et du monde de l’émigration, elle échappe à toute classification. Selon son acte de décès, elle est née en 1896 à Saint-Pétersbourg, fille de Serge Isnard et de Vera Ivanovsky. Elle a une sœur, Nathalie, Iacha a connu sa mère. Son père aurait été un de ces Français installé en Russie pour affaires, lié au Progrès de Lyon, mais je n’ai trouvé aucune trace de lui dans les archives de la ville.  « …Chez les Goutchkoff, un M. Isnard et sa fille », note cependant Legras en 1924. Jacques Gorbof épouse Vera à Mzensk (31 janvier 1918). Elle suit les Gorboff à Yalta en 1919 et quitte la Russie avec lui en novembre 1920 ; comme tant d’émigrés, ils survivent péniblement à Constantinople jusqu’en  janvier 1921. On ne sait avec quel argent ils arrivent à Rome, puis à Wiesbaden.

C’est donc un mariage des plus classiques, une entente renforcée par la montée de la révolution, la guerre civile et l’exil qui rapproche les deux jeunes gens.  « …Rien de semblable à la vie spirituelle qui nous a toujours unis »  écrit Iacha. Or soudain, tout se dérègle. Les séparations, – Mulhouse, Lille -, détruisent d’autant plus rapidement leur vie conjugale que Vera, pour des raisons financières, est contrainte de cohabiter avec Sophie Nicolaevna et Sonia. Elle le supporte mal et un autre homme apparaît dans sa vie, le général français Alfred Nugues (1892-1968). Je ne sais rien des circonstances de leur rencontre ; dans les lettres de Iacha en ma possession, son nom apparaît pour la première fois en 1922, à Mulhouse. Bientôt (en quelle année?) Vera vit auprès du général à Lourmarin. Iacha dissimule cette liaison : « …Je dis que tu es dame de compagnie et que tu as besoin de soins pour ta santé » (RO IRLI, 1922), écrit-il avant de mettre systématiquement en avant la santé de sa femme, les bains de mer et l’air pur du midi. Mais tout se sait et cette vie extra-conjugale loin des yeux de la communauté est acceptée sans trop de commérages d’autant que Iacha paraît s’accommoder fort bien de la chose. « Vera…  dépense beaucoup sans rien donner de substantiel à ses hommes » note Legras en 1933, le « ses » étant révélateur. Dans une famille aussi stricte que celle des Gorboff, une telle mansuétude surprend.

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Lettre de Vera au général Nugues, 1955. « Cher Nugotchka », écrit-elle. Le général est en bons termes avec Iacha, qui lui dédie « Le second avènement » (1955) et auquel  il prête son appartement parisien, 8, rue  Censier (RO IRLI).

 

Lettre du général Nugues à Vera, 1955… »Oh, que rien ne vous arrive de mauvais, de mal ! » et « Surtout, ne me cachez rien » …tels sont les thèmes dominants de ses lettres. Elles sont émaillées  de mots russes, de codes, ainsi que de commentaires sur le comportement des nombreux animaux de la maison. Le début est toujours identique : « Chère Vera Sergueevna très chère.. » (RO IRLI)

Et c’est à la lecture des lettres quotidiennes de mon oncle et du général,  répétitives et sans grand intérêt – emploi du temps, recommandations diverses, santé des animaux domestiques  -,   à la longue litanie de leurs questions sur la santé de Vera, au soin que met Iacha à lui dire et redire que Sophie Nicolaevna et la moindre de leurs connaissances rencontrée dans la rue… la salue… l’aime beaucoup … a demandé de ses nouvelles…, ainsi qu’à la lecture des lettres de Vera elle-même, que je me suis demandée si elle ne souffrait pas de troubles psychiques. « Son père est fou », notait Jules Legras en 1918. Nul n’écrit cela si quelqu’un (les Gorboff ?) ne le mentionne auparavant. Vera sait-elle que son père est « fou » ? A-t-elle peur d’hériter de ses troubles psychiques ? Cela expliquerait son éloignement volontaire, cette double vie si aisément acceptée de la famille, ainsi que l’absence d’enfant : étrangement, ni Iacha, ni Vera n’évoquent jamais ce sujet. Ma cousine Marie Litviak décrivait la façon exagérément émotionnelle avec laquelle Iacha s’extasiait devant son ventre rond de femme enceinte, le caressait…   Vera était-elle atteinte d’une forme de maladie mentale qu’il m’est impossible de nommer ? Peur de la foule, fuite systématique devant les obligations de la vie, besoin d’être rassurée et encadrée par des lettres quotidiennes, impossibilité de se plier aux contraintes d’un emploi « … Un emploi est incompatible avec votre idée de la liberté et votre passion pour elle » écrit habilement Iacha, qui refusera toujours de la voir travailler, comme elle aurait pu, et dû, le faire, ne serait-ce que pour venir en aide à son mari. Seul, le général mentionne  l’argent  mis à sa disposition et Vera ne semble pas se soucier d’être entretenue. Etrange association, très peu charnelle à en juger par leurs lettres, que celle d’un général français rigide sur les principes et d’une femme russe fantasque. Nous ignorons les termes du contrat qui les lie, comme nous ignorons les raisons pour lesquelles le général a mis fin à ses jours en 1968. Faut-il rapprocher cela  des graves troubles de mémoire de ma tante, attestés dès 1965 par de nombreuses sources. Vera Gorbof perd définitivement la mémoire (Alzheimer?) lors de son entrée à la maison du « Prompt Secours » de Chelles.  

Vera à Lourmarin, vers 1953. Elle aime nager, se trouve « grosse » et s’entoure de « quatre pattes », chats et chien…Archives Gorboff(c)

Et c’est ici que Iachase montre sous son meilleur jour. Au début des années soixante, l’apparition des troubles de Vera coïncide avec des lettres touchantes, de plus en plus tendres. Très pris par son travail de rédacteur à La Renaissance qui exige une présence permanente, il ne peut plus se rendre tous les mois à Lourmarin comme il en avait l’habitude  «.. Vous me dites que c’est à Lourmarin que vous avez compris que vous étiez malade. De quoi, ma chère Verotchka ?»,  « …Il me semble que vous ayez de plus en plus besoin que je m’occupe de vous… Et moi, je m’occupe ici de littérature au détriment de votre âme », «… Mon cœur a mal pour vous, pour ma chère et sainte Maka, parce qu’elle n’arrive pas à trouver la tranquillité. Et je sens quelque chose comme ma faute : si j’étais là, cela irait mieux » (RO IRLI, 1965), « … Quelque chose est arrivé, quoi, ma Verotchka ? (RO IRLI, 1965), «… Je sens que quelque chose ne va pas, que votre âme est en peine…Mais de quoi ? Je ne sais ni ne le comprends » (RO IRLI, 1965). Lorsque Vera est admise à la maison de retraite de Chelles, près de Paris, il prend le train, lui rend visite plusieurs fois par semaine, se tient longuement à son chevet, lui parle, apporte en cachette du Martini…Et comme il avait dissimulé la liaison de Vera avec le général à son début, il cherche à dissimuler sa dégradation physique « …Je serais content d’apprendre quelque chose sur Vera, dont tu ne parles jamais » lui écrit mon père en 1960 (RO IRLI).

Il semble cependant que Jacques Gorbof n’ait pas toujours accepté de bon cœur la présence du général ainsi que la mise à disposition de Vera des différentes maisons de celui-ci, à Carry- le-Rouet, Avignon, Lourmarin…  « Vous êtes libre de vos décisions, maintenant comme avant » , « …Voilà neuf mois que vous m’avez quitté et que vous vivez seule mais que je suis contraint de rester silencieux et ne peux rien vous demander que des lettres quotidiennes »,  « …Vous êtes partie quand vous avez voulu et rentrerez de même. Avertissez par télégramme », « Comment allez-vous faire si Nugues est muté ailleurs? Allez-vous le suivre ou rester à Carry ou à Avignon. Quelles sont vos intentions? »,  « Cafard … dû au fait que nous vivions si longtemps séparés, et les autres choses dont nous avons parlé »,  « … Je vous attends, ma chère enfant. Je vous ferai la vie douce, je prendrai tout sur moi…pour un de vos tendres sourires. Pour que vous soyez bien », « Nous n’avons vécu qu’un mois ensemble cette année et seul ce mois heureux sera tenu pour être la vie, le reste est comme un rêve ennuyeux ».  Et encore : « … Deux années de séparation, je me suis demandé au nom de quel espoir chimérique ce sacrifice a été entrepris » (RO IRLI). Et lorsque Vera lui écrit : « … Je ne peux pas ne pas tenir compte de l’avis de Nugues qui m’a beaucoup aidé et dont le dévouement est sans borne »,  Iacha commente : «Dévouement ? Amour ?»…

Jacques Gorbof à Lourmarin, vers 1940, avec son chien Tadeuz.  Dans l’après-guerre, avant de travailler à La Renaissance,  Iacha a cultivé son potager, loué ses bras pour des vendanges; il fut très attaché à « La Chapelle », où il vécut de 1940 à 1947. Archives Gorboff (c)

Et en effet, on ne peut que se poser des questions sur cet arrangement. Voilà un homme encore jeune, gagnant peu – mais en cela, il ne diffère en rien des autres émigrés -, sans enfants ni autre charge que celle de participer avec ses frères et sœurs au loyer de sa mère (il ne cesse de se préoccuper de ses moyens de subsistance) et qui, tout en demeurant très attaché à sa femme, semble avoir remis à d’autres le soin de financer sa vie. «Content que vous soyez à Lourmarin, je suis tranquille pour vous », écrit-il à Vera. Belle échappatoire. En lisant les lettres de Iacha, j’ai vainement attendu la question de tout mari,  mais souvent posée par le général: « Avez-vous besoin d’argent ? »

Iacha jardin

Jacques Gorbof à Loumarin, vers 1945 Archives Gorboff(c)

 

Chez Jacques Gorbof, l’argent est associé aux cadeaux. Comme tous les pauvres, Iacha aime le luxe, les petits objets éphémères symboles d’une vie aisée à laquelle ils n’ont pas, ou plus, accès : gants, savon Bourgeois « parfum verveine », linge fin, chaussures.  « Je suis pauvre, douloureusement » écrit Iacha. « Je ne peux pas vous faire venir car cela entraîne des dépenses. Nous ne pouvons pas vivre à Lille avec ma bourse », « …Je commence à croire que c’est l’argent qui fait le bonheur car sans lui, c’est le malheur » (RO IRLI, 1934). Et à Paris, au volant de son taxi, dans l’attente de clients qui se font rares : « Que faire ? comment lutter contre la haine, le dépit, la tristesse ? Tout brûle à l’intérieur de moi à cause de cette question permanente : ça va marcher ou non? et la réponse est non. Tel est mon destin, malchance à 85%, malchance, malchance…Quatre jours sans un seul client » (RO IRLI, 1930). Ou encore  « …Et que le diable emporte tous ces sociaux- démocrates et autres rêveurs qui ont fait en sorte que je sois aussi pauvre ! En fin de compte, le destin de ces moujiks et ouvriers m’est aussi indifférent que leur est mon destin. Et rien ne me fera croire que ces démocrates et révolutionnaires avaient tant de mal à vivre avec la conscience qu’il existait de pauvres moujiks et ouvriers » (RO IRLI, 1934)

La France se dessine en fond de toile des lettres de mon oncle. A Lille, d’abord où, à partir de 1931, il suit à l’institut catholique des cours de droit international, d’histoire des doctrines économiques tout en occupant des fonctions de bibliothécaire. «Les catholiques, c’est une caste, fermée comme les maçons ou l’idée que nous en avons ».  D’autres étudiants russes sont également inscrits aux cours « …Ils ont été contents de me voir mais ils sont tellement idiots et incultes que c’est comme si des chevaux étaient contents de me voir » écrit Iacha avec la modestie qui le caractérise. « …Il y a ici des étudiants roumains, hongrois, polonais, allemands mais tous sont animés d’une véritable haine de la France … Ils disent qu’ elle est assise sur ses 80 milliards de  francs/or, ne mange pas elle-même et ne laisse pas manger les autres»,  « Les Français ont toujours été et demeurent des chauvins enragés » , «Je lis avec attention ce qui concerne les nouvelles lois pour les étrangers dont l’accumulation devient tellement insupportable que nous serons bientôt contraints d’aller en URSS. N’est-ce pas le but de cette lutte tellement chauvine contre le chômage? Mais pour nous, l’URSS, c’est la mort. Reste le suicide. Ont-ils pensé à cela en prenant leur décision ? », « …Si la guerre éclate, demanderont-ils aux soldats une carte d’identité ? » (RO IRLI, 1934)

A partir de 1947, cependant, avec le départ en URSS des émigrés ayant cru aux promesses d’amnistie de Staline, la France apparaît sous un autre jour. Comme de nombreux Russes, Fédor Litviak, le mari de Katia, prend le chemin du retour. « … Je ne doute pas qu’ils soient vite déçus et regrettent cette France qu’ils devaient critiquer et peut-être même mépriser. Au bout de 25 ans, ne pas avoir compris que, au moins, nous lui sommes redevables d’avoir évité la mort et qu’on nous a permis de vivre librement en pays étranger… »,  «…Ceux qui ont décidé concrètement de rentrer à la maison, se rendront compte, dans leur propre pays, de ce que sont contrainte, privation et persécution. Ayant comparé, ils comprendront », « …Mais je ne me réjouis aucunement de leur sort, je les plains. Je les plains aussi pour leur naïveté de leurs paroles : si cela va mal, je m’enfuirai » , « …Ceux qui sont partis éveillent en moi un sentiment de compassion et de respect, parce que pour se lancer dans cette aventure, il faut posséder un certain courage. Mais ceux qui, après avoir incité les autres à partir, restent ici, me dégoûtent », « …Vu un Mladoross acharné pour le retour. Pas de discussion possible, il ne «pense» pas, il «croit »…Je ne peux pas partager le patriotisme de ces gens, il a quelque chose d’artificiel, un retournement de sentiments trop brusque et incompréhensible, quelque chose comme la mort » (RO IRLI, 1947)

Jacques Gorbof vers la fin de sa vie. Paris. Archives Gorboff(c)

Ce texte devient trop long... j’interromps ici cette chronique familiale, non sans avoir évoqué une notion qui m’était jusqu’alors inconnue, celle du « ressouvenir » –  « idée plus ou moins vague que l’on conserve d’une chose passée ». Il ne s’agit pas du Je me souviens, de Georges Perec, ni de nos souvenirs habituels, mais de ces ombres qui, de façon tout à fait inattendue, se sont levées à la lecture des lettres de mon oncle : j’avais oublié l’énorme métier à tisser qui occupa un temps la pièce où nous vivions à Suresnes, –  mes parents avaient essayé d’apprendre le tissage pour compléter leurs maigres revenus ; l’usage fréquent de ces diminutifs que les Russes aiment tant (Véroucha, Marichka…) que ma génération a cessé d’utiliser tant notre oreille occidentale leur était devenue réfractaire ;  je ne m’attendais pas à une rencontre avec moi-même enfant  … « Je suis passé chez Youlia, ai vu Marinotchka, elle est couverte de boutons mais vive et rieuse », ce qui n’est pas à proprement parler du ressouvenir mais lui ressemble tellement … Et encore  ..  mon premier voyage à Moscou (1961) où, sur ses indications, j’étais allée sur L’Arbat, au numéro ? et  grimpé six étages pour accéder à l’appartement des Gorboff,  me disant « Ce n’est pas si beau que cela, qu’est-ce qu’ils m’ont raconté ? » et n’avais pas osé sonner, avant de comprendre que j’avais emprunté l’escalier de service. Enfin, alors que nous aurions pu nous installer dans un autre pays, une autre ville, deux membres de notre famille vivent aujourd’hui à Paris sur les lieux mêmes où Iacha et Vera ont vécu ; ma fille emprunte la rue Geoffroy Saint-Hilaire, la rue Censier et, le dimanche matin, va au marché de la place Monge où ils achetaient leurs légumes. Je traverse souvent le passage Dauphine, la rue Saint-Benoît, passe devant Les Deux Magots ou La Palette, où Vera écrivait ses lettres. Mes pensées ne vont pas vers eux, mais  je sais qu’ils ont été là.

                                                         Marina Gorboff, Paris, le  8 septembre  2018

Après ma disparition, ce blog sera numérisé et accessible sur le site de la bibliothèque municipale de Dijon, dans le cadre d’un fonds Gorboff :

                           patrimoine.bm-dijon.fr/pleade/subset.html?name=sub-fonds

contact: gorboff.marina@gmail.com

         Ouvrages de Jacques Gorbof :

Editions  Lardanchet, Lyon:• Les Chemins de l’Enfer,1947

Chez Pierre Horay, Paris : • Les Condamnés, 1954,  prix  des 4 Jurys, 1954  •  Le second avènement (traduit du russe par l’auteur),1955   • Madame Sophie, 1955

Emmanuel Vitte, Lyon • Ne parlons plus du passé,1958

 Sur les Mladorossy: La vérité est fille du temps, Mireille Massip,1999, Georg éditeur.