
Aujourd’hui je lis Charlotte Delbo, et son texte est tellement fort que je pose souvent le livre sur mes genoux, un doigt sur la page, car je sais que je ne pourrais en abandonner la lecture… Et tout le jour et toute la nuit, tous les jours et toutes les nuits, les cheminées fument avec ce combustible de tous les pays d’Europe… Comme elle, nous connaissons la nature du combustible qui alimentait les cheminées des camps d’extermination, produisant cet air irrespirable auquel les paysans de Birkenau avaient fini par s’habituer.
Comment survivre à la survie ?
Depuis longtemps, on sait. J’ai lu et relu les grands témoins des camps nazis et soviétiques ; entre toutes, les voix de Primo Levi, Imre Kertesz, Jean Améry, Robert Antelme, Vassili Grossman et Varlam Chalamov ont résonné en moi. J’aime à penser qu’elles auraient pu être miennes….« Je ne veux pas oublier. J’ai peur d’oublier », « Quarante, cinquante, soixante ans après, plus que jamais, Auschwitz est toujours là », « Il faut écrire, témoigner»… disent-elles
Alors que dans les camps, les suicides étaient rares – le moyen le plus simple consistant à se jeter sur les barbelés électrifiés de l’enceinte -, certains rescapés du Zyklon B mettent fin à leurs jours, quarante années après leur libération. Primo Levi, Paul Celan…ont fondé une famille, gagné leur vie, écrit des livres, témoigné dans les écoles mais rien ne peut effacer le camp. En 1978 encore, à la veille de prononcer une conférence sur la torture qu’il a lui-même subie aux mains de la Gestapo, Jean Améry se donne la mort dans un hôtel de Salzbourg… La torture, cette violation par l’autre des frontières du Moi, violation qui ne peut être neutralisée par l’attente d’une aide extérieure, ni contrecarrée par l’autodéfense. La torture a un caractère indélébile. Celui qui a été torturé reste un torturé…
Les pires années de la vie ne s’oublient pas. Mon père disait que la guerre civile russe, à laquelle il a participé à l’âge de vingt ans, années placées sous le signe de la mort, de la crainte d’être fait prisonnier, torturé, exécuté au coin d’un bois (on pense à l’Ukraine, et il s’est battu là où l’on se bat aujourd’hui) avaient été les meilleures années de sa vie…car je ne pouvais alors faire mieux ni donner davantage…mais il était libre et avait choisi de résister aux bolchéviks…Libre, à la différence des détenus des camps nazis et de mes amis russes revenus des camps soviétiques dont je n’ai oublié ni le visage, ni la voix, et encore moins le nom…Libre, à la différence de Varlam Chalamov et de tous les zeks anonymes de l’armée silencieuse des ombres dévoilée par Alexandre Soljenitsyne dans l’Archipel du Goulag, dédié…A ceux à qui la vie a manqué pour raconter ces choses, et qu’ils me pardonnent de ne pas avoir tout vu, de n’avoir pas tout retenu, de n’avoir pas tout deviné …et de ceux qui, libérés après cinq, dix, vingt années de camp et souvent condamnés à une deuxième peine avant d’être relégués à vie en Sibérie, et qui, dans une lointaine et irréelle vie antérieure, lorsqu’ils étaient encore jeunes et libres, avaient appris par cœur des poèmes interdits sans savoir que ceux-ci deviendraient un jour l’ossature de leur vie…Chaque soir dans la surprise de me sentir vivant, je me disais des poèmes. J’entendais de nouveau ta voix.Je les chuchotais comme des prières, les vénérais comme une eau vivante…
Comment survivre à la survie ? Comment se débarrasser d’Auschwitz? De la Kolyma?Oublier sans oublier?
Jadis, il y a longtemps, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, un film sur Auschwitz m’avait impressionnée. Enfant d’émigrés, ni russe, ni française, encore moins juive, j’avais onze ans. Le camp, les coups, la neige ont incarné pour moi l’exil de mes parents avant que l’exil millénaire des juifs ne devienne le point d’ancrage de mon identité et, oserais-je dire, de ma judéité, la pierre angulaire de ma vie. Ainsi, par des canaux secrets, des lignes de force profondément enfouies dès l’enfance font irruption dans nos vies, la déstabilisent et nous interrogent sur les mécanismes secrets de la mémoire…Mon beau navire, ô ma mémoire…
Aujourd’hui, tout est dit. Notre mémoire est saturée de récits et de témoignages, les historiens ont fait leur travail, des millions de documents reposent dans les armoires métalliques des archives. Mais pourquoi ceux qui, comme moi, se rendent aujourd’hui à Auschwitz, éprouvent-ils une fois de plus, une fois encore, l’irrépressible besoin d’écrire, de témoigner? Comment expliquer le désir d’utiliser nos propres mots pour décrire ce que nous avons ressenti devant les ruines des baraques de Birkenau, les montagnes de chaussures d’enfants d’Auschwitz ou la pancarte de la gare de Treblinka, telle qu’elle nous est apparue, inoubliable, dans Shoah, ce film à nul autre pareil, tant de fois vu et revu, Shoah, devenu le nom même de la Catastrophe, comme Goulag, celui de l’Archipel des zeks …Là-bas, où le jour même était supplice et arrangement avec l’enfer…Où la mort était sur nos talons…si ce n’est qu’à Auschwitz, la faillite de vingt siècles de christianisme et de toutes les croyances de l’homme – khmer, rwandais, allemand, russe ou chinois -, nous a brutalement sauté à la figure et que ces rails abandonnés, cet immense cimetière vide sans aucune tombe à échelle humaine, ces arbres innocents et ces paisibles plans d’eau où l’on déversait les cendres de ceux qui, après le gaz, avaient été saisis par le feu, nous ont rappeléqu’être juif, croyant ou non croyant, signifiait d’abord, et avant tout, ne pas avoir le droit d’exister. Nous le savions déjà mais l’avions quelque peu oublié
On a voulu me tuer seulement parce que j’étais juif … un juif, et seulement un juif, ni un juif riche, ni un juif blanc ou un juif noir, ni un juif communiste ni même un rabbin…juste un juif,un non-être humain, un numéro, ein stucke … écrit Vladimir Jankelevitch,
un rat, disait Hans Frank, gouverneur nazi de Pologne quand, à la fin d’un souper aux chandelles, il invitait ses hôtes du château de Wavel à tirer les rats du ghetto,
un juif, comme le Hongrois Imre Kertecz, interné à Auschwitz à l’âge de quinze ans, libéré à seize, retourné au collège (le collège après le camp !) avant d’assister à l’insurrection de Budapest – souvenez-vous, 1956, 290 chars soviétiques, 2500 morts en dix jours -, Imre Kertecz qui survécut d’abord en écrivant des opérettes, mais aussi, et surtout, en écrivant Etre sans destin, pour lequel il obtient le prix Nobel de Littérature en 2002…On a voulu me tuer lorsque j’avais quinze ans … le reste n’a pas d’importance….Je vis avec Auschwitz …Je n’écris que sur Auschwitz…Imre Kertecz qui savait que le prix Nobel n’était rien à côté du prix de la vie.
Aussi lorsque, en 1961, le procès Eichmann s’ouvre à Jérusalem, vingt années à peine après la fin de la guerre avec, pour les survivants, le poids de ces premières années de liberté vécues dans une sorte de brouillard, la peur d’oublier, de ne pouvoir transmettre ce qu’ils avaient vu et vécu, alors même que d’autres juifs qui, dès les premiers jours du IIIe Reich, ayant compris que l’éradication de leur peuple, de leur langue et de leur culture serait définitive…Il n’y aura aucun héritier, ni aucune mémoire…introduisaient secrètement des milliers de livres écrits en yiddish dans les ghettos afin que la judéité survive par la lettre, si ce n’est par l’homme, oubliant que, faute de survivants, personne ne lirait ces livres, et qu’une seule génération, la leur, verrait la disparition du yiddish et du monde des shtetls
Un procès où le concept de l’effroyable banalité du mal est pour la première fois avancé pour qualifier les actes d’un petit homme terne assis dans le box des accusés, à l’abri des balles, dont un témoin dira que, pour mieux illustrer ce qu’il incarnait aux yeux des juifs, on aurait dû le faire comparaître revêtu de l’uniforme noir des SS, une tête de mort sur la casquette, cette casquette qui s’achète aujourd’hui 90 euros sur internet, un petit homme qui prend sagement des notes, et qui, comme les bourreaux de tous les procès de bourreaux nazis organisés par les vainqueurs, plaidera ‘non coupable’ et dont, le premier moment de curiosité passée, la présence sera quasiment oubliée tant la parole des rescapés saisit l’auditoire, domine la scène et les esprits,
…Lorsque, après des centaines d’ « Années prochaines à Jérusalem« , ce procès a enfin lieu à Jérusalem, au cœur même du peuple juif, sur sa terre d’origine, dans un pays et un État bien réels, un État qui, rappelons-le, n’existait pas lorsque les juifs brûlaient en enfer… ce procès où, pour la première fois, l’accusation ne repose plus sur la compilation de millions de documents administratifs soigneusement enregistrés par les serviteurs du national socialisme qui, comme les serviteurs de tous les régimes totalitaires, et notamment du communisme, connaissaient et connaissent encore l’importance des archives ainsi que l’art de les manipuler… mais exclusivement sur la parole de centaines de survivants, tous juifs, celle de ces naufragés et rescapés dont parle si bien Primo Levi, s’accrochant à la barre, anéantis ou en colère, évoquant la faim, les coups, la mort, s’évanouissant parfois, incapables de maîtriser leur émotion, qui insistent pour témoigner en yiddish, leur langue maternelle…Je veux parler en yiddish, pas question d’une autre langue…Je veux parler dans la langue du peuple que l’on a cherché à exterminer.…morte dans des camps avec ses locuteurs et qui, souvent contraints de recourir à un interprète pour traduire leur parole dans une langue encore mal maîtrisée, l’hébreu, voient leur parole ralentie et fragmentée par un tiers,
Avec partout, dans les maisons, la rue, les autobus, un peuple passionnément accroché à des transistors afin de ne pas perdre un mot de ce qu’il sait depuis longtemps, de ce qu’il a longtemps gardé enfoui au fin fond de lui-même, sans jamais l’avoir entendu porter aussi haut ni aussi fort à la connaissance du monde, un peuple qui voit enfin son exil millénaire, sa singularité et ses souffrances entendus non seulement des peuples de la terre mais de tous les juifs de la diaspora et d’Israël dans leur diversité, juifs de Brooklyn, juifs du Maghreb, juifs d’Éthiopie ou d’Australie, jeunes sabras bronzés faisant pousser des oranges dans le désert, excédés par le rappel incessant de l’Holocauste à laquelle on leur reprocherait presque de ne pas avoir succombé, ces sabras qui accusent parfois les survivants – leurs parents – d’avoir été lâches et de s’être laissés passivement mener à la mort
Alors, en 1961, grâce à l’extraordinaire retentissement médiatique de ce procès dont la télévision transmet pour la première fois des extraits, de ce procès qui marque un tournant dans l’histoire du peuple juif avec la parole enfin entendue de survivants jusqu’alors muets, figés dans leur douleur, perdus dans une mer d’indifférence générale, de ce procès qui parachève l’immense travail des chercheurs sur les millions d’actes administratifs…tout ce qui n’avait jamais été réellement entendu a résonné à la face du monde et la voix d’un peuple s’est fait entendre
C’est aussi l’année du mur de Berlin…You are leaving the american sector...L’année de la mort de mon père (1898-1961). Celle de mon premier voyage en URSS… L’Internationale sera le genre humain... Il y a décidément des dates plus importantes que d’autres et des hommes moins égaux que d’autres.
L’après-guerre a été terrible en Allemagne, entre anciens nazis cherchant à se reconvertir dans la nouvelle administration d’un pays coupé en deux et la honte de ceux dont les familles avaient servi le national-socialisme. Des livres sur le thème « Mon grand-père n’était pas nazi » fleurissaient à la devanture des libraires …Pour les Allemands, la Shoah relève de l’histoire familiale, écrit Raoul Hilberg….Dans les années soixante-dix encore, sur une plage de Grèce, un jeune Allemand me disait l’horreur d’avoir découvert le passé nazi de sa famille : j’entendais pour la première fois la mot ‘honte’ dans la bouche d’un homme. Dans une correspondance magnifique, le philosophe Karl Jaspers écrit à grande amie Hannah Arendt …Et je réfléchis constamment avec mon cœur sur ce que signifie le fait que je suis un Allemand. Avant 1933, cela ne m’avait posé aucun problème. Mais actuellement, le monde entier crie pour vous dire : « Tu es un Allemand »
Douze années avaient suffi à Hitler pour mettre fin à l’honneur de l’Allemagne…La mort est un maître d’Allemagne ses yeux sont bleus…Qu’un peuple aussi guerrier et aussi traumatisé par sa défaite ait pu aussi rapidement reprendre sa place au sein de l’Europe relève du miracle. Il est vrai que douze années de dictature nazie ne peuvent se comparer à trois générations de formatage des esprits par la dictature communiste et que le marxisme-léninisme sévit toujours, en Corée, en Chine et ailleurs …que les Allemands vaincus étaient jugés par leurs vainqueurs, et qu’à l’heure où elle s’arrogeait à elle seule le mérite de la victoire, l’URSS ne pouvait juger ses bourreaux sans se condamner elle-même.
Qui se souvient de quoi ?
Je n’ai aucun souvenir de Russes, ou plutôt de Soviétiques, s’interrogeant sur les fonctions occupées par leurs parents au sein du KGB, dans les camps ou ailleurs. A l’exception d’un seul, qui en parlait sans émotion particulière, mais on ne peut généraliser à partir d’un témoignage et je n’ai pas d’amis parmi eux…Après la guerre, deux Russies vont se regarder dans les yeux: celle qui aura mis les autres en prison, et ceux qui l’auront été, écrit Anna Akhmatova.
Aujourd’hui, la conscience publique des Russes ne semble pas ébranlée par leurs crimes, passés ou présents. Aucun mémorial ni monument officiel ne se dresse à Moscou, comme le Mémorial de l’Holocauste, à Berlin. Devant le siège du KGB, seule une pierre rapportée par des zeks des Solovki commémore le Goulag où, à la différence des camps nazis, l’URSS a massivement exterminé ses propres enfants…Les camps sont un bon point de vue sur le marxisme…Réhabilités en 1953, quatre millions d’anciens détenus du Goulag recoiventdes billets de bus gratuits en guise de compensation financière, tandis que les assassins devenus vieux cultivent leur potager dans des datchas reçues pour services rendus au Parti, écrivent leurs mémoires, donnent des interviews à des chaînes de télévision étrangères et boivent le thé sous la véranda, se réjouissant à la vue des bocaux de champignons soigneusement alignés en prévision de l’hiver…Et les tueurs?…Les tueurs continuent de vivre..
Aucun responsable du KGB assis sur le banc des accusés, fusillé à l’aube dans la cave de la prison, tel l’ancien communiste Roubachof, le héros du Zéro et l’Infini, ce livre exceptionnel, publié en 1940 en Grande-Bretagne, en 1945 en France, longtemps demeuré l’unique ouvrage décrivant, à l’aube de la guerre froide, le mécanisme interne des procès soviétiques et dont, comme il fallait s’y attendre, l’auteur sera traité de traître et de renégat par les communistes au sommet de leur influence au sortir de la guerre, ces mêmes communistes qui savent mieux que personne que les meilleurs pourfendeurs de la dictature sont ceux qui l’ont d’abord ardemment servie et que leurs camarades seraient fusillés au nom d’un avenir radieux qui n’existerait jamais…Ils étaient complètement abandonnés, encore titubant sous le coup qu’ils venaient de recevoir, cherchant désespérément une explication…La croyance messianique à laquelle ils avaient consacré le meilleur d’eux-mêmes était une duperie ; ainsi, ils avaient été bafoués, battus et emprisonnés pour rien… Ils fermèrent les yeux comme on leur avait appris à le faire et replongèrent la tête baissée dans les profondeurs de la foi absolue, irréfutable et aveugle dans le Parti, écrit Koestler
Immortels par le miracle de la littérature, Ivan Denissovitch et Roubachof sont aujourd’hui plus vivants que des millions de zeks dont personne ne regarde la photographie…Aucun grand film russe sur le Goulag n’évoque les souffrances des zeks, l’association Mémorial fermée, comme le sont les archives du KGB, à la différence de celles de la Stasi que l’Allemagne réunifiée a eues le courage d’ouvrir après la chute du Mur. Pourquoi les Allemands et pas les Russes? Nazisme et communisme sont frères. Le patriotisme fou des Russes leur a fait perdre la raison. Il est vrai que trois générations de dictature soviétique laissent une empreinte irréversible sur les esprits, que le marxisme-léninisme sévit encore et que M. Poutine veille
A peine libéré après seize années de détention,Varlam Chalamov envoie ce poème à Boris Pasternak, parcourt 500 km à pied jusqu’au bureau de poste pour recevoir une lettre du poète. Une lettre plus précieuse que le sang
Varlam Chalamov : Au poète
Dans un passé encore récent,
Le soleil réchauffant les pierres,
La terre brûlait mes pieds
Nus tout couverts de poussière
Et je gémissais sous les tenailles du froid
Qui m’avaient arraché ongles et chair,
Je brisais mes larmes avec la main,
Non, ce n’était pas en rêve.
Là-bas, le jour même était supplice
Et arrangement avec l’enfer.
J’écrasais sous mes mains terrifiées
Mes tempes blanchies et en sueur,
Et ma chemise salée
Se cassait aisément en morceaux.
Je mangeais comme une bête, rugissant après la nourriture
Et ce m’était merveille des merveilles
Qu’une simple feuille de papier à écrire
Tombée des cieux de notre triste forêt.
Je buvais comme une bête, lapant l’eau
Je trempais mes lèvres enflées
Ne vivais ni au mois, ni à l’année
Et prenais mon parti des heures.
Chaque soir dans la surprise
De me sentir vivant
Je me disais des poèmes
J’entendais de nouveau ta voix.
Je les chuchotais comme des prières
Les vénérais comme une eau vivante
Et dans cette lutte gardais leur image
Et leur fil conducteur.
Ils étaient un lien unique
Avec l’autre vie, là-bas
Traduction Christian Mouze
*
Поэту
В моем, еще недавнем прошлом,
На солнце камни раскаля,
Босые, пыльные подошвы
Палила мне моя земля.
И я стонал в клещах мороза,
Что ногти с мясом вырвал мне,
Рукой обламывал я слезы,
И это было не во сне.
Там я в сравнениях избитых
Искал избитых правоту,
Там самый день был средством пыток,
Что применяются в аду.
Я мял в ладонях, полных страха,
Седые потные виски,
Моя соленая рубаха
Легко ломалась на куски.
Я пил, как зверь, лакая воду,
Мочил отросшие усы.
Я жил не месяцем, не годом,
Я жить решался на часы.
И каждый вечер, в удивленье,
Что до сих пор еще живой,
Я повторял стихотворенья
И снова слышал голос твой.
И я шептал их, как молитвы,
Их почитал живой водой,
И образком, хранящим в битве,
И путеводною звездой.
Они единственною связью
С иною жизнью были там,
Где мир душил житейской грязью
И смерть ходила по пятам.
И средь магического хода
Сравнений, образов и слов
Взыскующая нас природа
Кричала изо всех углов,
Что, отродясь не быв жестокой,
Успокоенью моему
Она еще назначит сроки,
Когда всю правду я пойму.
И я хвалил себя за память,
Что пронесла через года
Сквозь жгучий камень, вьюги заметь
И власть всевидящего льда
Твое спасительное слово,
Простор душевной чистоты,
Где строчка каждая – основа,
Опора жизни и мечты.
Вот потому-то средь притворства
И растлевающего зла
И сердце все еще не черство,
И кровь моя еще тепла.
Marina Gorboff, Paris, novembre 2025