« Cinq raisons d’être fier de ses origines russes »

Nous étions fin janvier, je venais de regarder un documentaire de Priscilla Pizzato  « Le manuscrit sauvé du KGB. « Vie et Destin » de Vassili Grossman » (2017), lorsqu’un article intitulé « Cinq raisons d’être fier de ses origines russes », est tombé sous mes  yeux.   

Cinq raisons d’être fier de ses origines russes (cliquer ICI). Oleg Egorov, Russia Beyond, 11/12/2017. Capture d’écran.

Il se trouvait sur le site Russia Beyond (La Russie au-delà des frontières), créé par la Rossiyskaya Gazeta (fondée en 1990), elle-même financée par le gouvernement russe. Destiné « …à aider le monde à mieux comprendre la Russie », ce site fait partie des organes de promotion de la Russie à l’étranger tels que la chaîne RT (ex Russia Today) ainsi que Les compatriotes  russes et Le monde russe.

Comment résister à un aussi charmant visage ? A un tel sujet ?

Citons les raisons évoquées : 1/ Vous (et vos ancêtres) sont arrivés (vivants) jusqu’à ce jour. 2/ Les Russes ont joué un rôle vital en détruisant le régime le plus cruel au monde. 3/ Tout le monde adore la littérature russe. 4/ Les Russes ont été les premiers dans l’espace. 5/ Les Russes et la culture (le ballet).
En un mot, l’auteur de l’article projette sa fierté d’être russe sur les Russes « hors-frontières ». Un rapide copier-coller lui permet d’attribuer ses propres sentiments patriotiques à de lointains compatriotes. Il ne peut imaginer autre chose.
Lire la suite

Le père Krug parmi nous

p1010065

Eglise Notre-Dame- de Kazan, Moisenay. Fresques du père Grégoire Krug, peintes vers la fin de sa vie, années 1962-1964.

p1010085

Moisenay. Le père Krug utilisait des peintures de mauvaise qualité et des mediums de sa composition. Les fresques sont dégradées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je n’avais jamais vu les fresques du père Grégoire Krugprononcer Kroug – (1908-1969). Elles se trouvent dans des ermitages (skit) de la banlieue parisienne, situés à Mesnil-Saint-Denis et Moisenay. Difficile d’accès sans voiture, un ermitage est un endroit isolé où moines et moniales vivent à l’écart du monde : c’était l’été,  il faisait beau, j’étais quasiment seule dans le RER ou le train, le bus empruntait les rues Youri Gagarine, l’allée des Pâquerettes…Un paroissien obligeant m’attendait parfois à la gare.

p1120340

Le skit du Mesnil-Saint-Denis fut acquis en 1934. Des bâtiments de fortune furent construits  et le père Grégoire s’y installa en 1948, après son ordination. Il est enterré près de l’église.

A Moisenay, les grandes fresques de Notre-Dame-de-Kazan couvrent les murs et le plafond de l’église ; celles de la petite chapelle du skit du Mesnil-Saint-Denis, qui ne peut accueillir qu’une vingtaine de personnes, sont encastrées dans la roche, à portée de la main. « Bienheureux les simples en esprit » ai-je pensé avec gratitude. Et aussi : «C’est David et Goliath. Mieux valent les fresques d’un moine un peu fou que les ors et la pompe des cathédrales». Je n’avais jamais rien vu de tel dans une église orthodoxe et n’imaginais pas que dans un domaine aussi assujetti aux règles canoniques que celui de «l’écriture» d’icônes, une telle liberté d’expression pût être possible. Il est vrai que cette liberté est plus grande dans le domaine des fresques que celui des icônes.

Lire la suite

1917-2017. Ad majorem Russiae gloriam

oscar-rabine-tableau-nu-400-1968

Oscar Rabine (1928-2018). « Nature morte à la Pravda », 1968. Déchu de la nationalité soviétique en 1978, devenu français en 1985, russe en 1990, Oscar Rabine vit aujourd’hui à Paris. Par bien des aspects, cette oeuvre « non- conformiste » condamnée par les autorités soviétiques illustre ce que fut la vie en URSS.

Une année particulière s’annonce, celle du centenaire de la révolution d’Octobre 1917. Hier encore, du temps de l’URSS, les victimes de la dictature communiste auraient subi, la mort dans l’âme, ce bruyant rappel d’une mythologie révolutionnaire dont ils ne connaissaient que trop bien les  cruelles déviations.                      

Mais la fête est finie et aujourd’hui, elle ne relève plus de la chair et du sang des victimes mais de la mémoire. En émigration comme en Russie, ceux qui se sont heurtés au totalitarisme attendent une nouvelle approche de ce siècle riche en bouleversements. Il est vrai qu’en 2017, le temps d’échapper à la langue de bois semble enfin venu: l’Union soviétique n’est plus, la parole est libre et les historiens disposent de nouvelles archives  pour l’étude de l’un des événements majeurs du XXe siècle.

Tant en Russie que dans le monde, colloques, ouvrages, forums, médias se préparent et, à en juger par le web russe, ce jubilé passionne l’opinion. Il sera beaucoup question de communisme, ce qui ne laisse personne indifférent. On observera avec intérêt la leçon que Poutine triumphans ne manquera pas de tirer d’un passé dont il avoue regretter la disparition. Lire la suite

Ces choses cachées…

dzen-couleur-recto

Certificat d’aptitude de conduite de taxi, 1933. On dénombrait  20 000 chauffeurs de taxis russes en 1931; le dernier disparaîtra dans les années soixante-dix. 


dzen-couleur-verso

Il y avait également les voitures de « grande remise » pour de riches clients voyageant en France et en Europe. Bons hôtels, meilleures tables…Le chauffeur était un guide apprécié.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je n’ai jamais connu Alexandre Dzénné, né le 16 mars 1896 à Staryi, Russie, mort en 198? à Paris, quelques jours après son admission en maison de retraite. Ayant appris que son studio parisien se libérait, j’ai pensé qu’il pourrait convenir à l’une de mes filles et nous sommes allées le visiter. Le choc fut grand : cinquante années après son arrivée en France, Dzénné vivait dans un dénuement proche de la misère : réchaud posé sur une planche, photos et coupures de journaux épinglées au mur, rideau gris de saleté séparant le coin cuisine, le tout tenant par des bouts de ficelle, c’était le logement des premiers temps de l’exil tel que l’ont décrit Nina Berberova ou John Le Carré.

Une boîte en fer blanc contenait ce document. Afin qu’il reste une trace de ce vieil homme mort dans la solitude, je l’ai pris avant que ses affaires ne partent à la décharge ; je voulais également garder un témoignage de ce que fut l’émigration. Au temps des chauffeurs de taxis russes, des dizaines de « certificats d’aptitude de conduite de voiture de place » existaient encore ; la majorité a disparu, d’autres ont été remis aux archives par leurs descendants ; le hasard a voulu que celui-ci parvienne jusqu’à nous. Nul ne prévoyait encore que le procès Eichmann (1961) allait inciter de nombreux déportés, exilés, émigrés, juifs et non-juifs, à déposer leurs archives privées dans les organismes publics, ni qu’internet allait leur assurer une diffusion planétaire. Lire la suite

« J’embête tout le monde avec l’Italie… »

Sophie Gorboff (1891-1982) en 1915 Archives familiales(c)

Sophie Gorboff (1891-1982) infirmière volontaire. 1915 Archives familiales(c)

Je dois à ma tante Sophie d’avoir, dès mon jeune âge, associé l’Italie à une forme de bonheur. Elle aimait tellement ce pays qu’elle envisagea de se convertir au catholicisme – comble du  scandale dans un pays où l’orthodoxie était religion d’Etat -, et l’on imagine aisément que des parents aussi conservateurs que Nicolas et Sophie Gorboff aient rapidement mis fin à cette velléité de révolte, si ce n’est de trahison. Tante Sonia avait 27 ans en 1918 et se souvenait parfaitement des fréquents séjours de la famille Gorboff en Italie. Rome était sa ville d’élection : par respect de l’antiquité, elle marchait pieds nus sur la via Appia antica, se réveillait à l’aube pour voir le soleil se lever au-dessus du forum sur lequel elle dérobait des pierres, ignorant que des ouvriers IMG_0649déversaient des brouettes de cailloux à l’intention des touristes… Bien des années plus tard, lorsque tante Sonia put enfin revenir en Italie, elle rapporta encore un fragment de mosaïque. Je l’ai pris dans sa chambre lorsqu’elle mourut.

Avant ma tante Sophie, mon  grand-père Nicolas Gorboff (1859-1921) a aimé ce pays au point d’envisager l’achat d’une maison à Capri. Et après tante Sonia, il y a moi, qui ne cesse de faire le voyage… La rapidité avec laquelle, avant et après l’exil, notre famille a trouvé le chemin de l’Italie, est le sujet de ce billet. Pour des milliers d’exilés de Russie et d’ailleurs, l’Italie, matrice de la culture européenne –  latin, Antiquité, catholicisme et Renaissance  -, a été un symbole et un refuge. Sans elle et sans la culture du pays d’accueil, toute assimilation eût été impossible. Lire la suite

Aller-retour Auschwitz-Birkenau, 2016

DSCN5422

Le camp de Birkenau, à 3 km d’Auschwitz. Telles des colonnes ou des stèles, les ruines des cheminées en pierre des baraques en bois du camp d’extermination sont plus émouvantes et évocatrices que le camp d’Auschwitz, transformé en musée. Gorboff 2016(c)

A la  question « Que cherche-t-on en allant à Auschwitz ? », les réponses varient peu : marcher dans les pas des survivants et de ceux dont on a entendu la voix dans les livres et les films, affronter l’horreur du lieu, découvrir ce qui reste d’Auschwitz et comment la mémoire de cet événement emblématique du XXe siècle que fut la Shoah est aujourd’hui conservée et transmise. 

Et surtout, ne pas oublier. Comme en témoignent les nombreux cars de touristes stationnant devant le site, le souhait des détenus qui, au seuil de la mort, disaient « Tu raconteras » à leurs compagnons de détention, ainsi que la volonté des survivants de porter l’extermination du peuple juif à la connaissance du monde, ont tous deux été largement exaucés.

En un demi-siècle, notre regard sur Auschwitz a changé : il prend en compte archives et témoignages apparus depuis la fin de la guerre, les questionnements qui sont les nôtres en ce début du XXIe siècle ainsi qu’un nouveau fait majeur : après avoir été longtemps ignoré, Auschwitz fait aujourd’hui partie de la conscience européenne. La Shoah a un nom, elle rassemble et ne divise plus. Le « poison d’Auschwitz » dont parle Primo Levi – l’énigme du mal, notre culpabilité -, continue cependant de couler dans nos veines.    Lire la suite

De Paris à Auschwitz en passant par Babi Yar

Auschwitz_gate_june2005-Muu-karhu-Wiki-CCBY25-OK

J’ai raconté dans un précédent billet comment, à la fin de la guerre, un film sur la libération d’Auschwitz avait influencé la fillette de onze ans que j’étais alors ; sans bien comprendre pourquoi, elle avait vu dans ce camp une métaphore de l’URSS. Je m’apprête aujourd’hui à partir pour Auschwitz et ce voyage à nul autre pareil, que j’avais longtemps dénoncé et sans cesse repoussé, s’est décidé très vite. J’appréhende encore une certaine forme de voyeurisme, les méfaits du tourisme de masse, le choc ressenti sur place ou, au contraire, une trop grande distanciation, mais le temps est apparemment venu. Mon petit-fils de 21 ans m’accompagne : la transmission ne sera pas un vain mot. Je suppose que certains visiteurs du camp verront en moi la grand-mère juive que je ne suis pas. Ce serait un honneur. 

Mais pourquoi Babi Yar, alors qu’Auschwitz se suffit à soi-même ? Parce que le massacre de Babi Yar – en septembre 1941, près de Kiev,  33 771 Juifs furent exécutés en deux jours par les Einsatzgruppen – , demeure aujourd’hui le symbole ce que l’on dénomme « La Shoah par balles ». Et parce que l’Union soviétique (ainsi que les pays de l’Est, notamment la Pologne) n’a jamais reconnu dans ces exécutions de masse la spécificité d’un génocide juif ; en dépit de quelques monuments officiels sur lesquels le mot « Juif » fut longtemps absent, ce refus se poursuit aujourd’hui.

Ce long silence ne relève pas d’une erreur. Alors qu’à Babi Yar et ailleurs – la liste des massacres est longue -, les affiches convoquaient « Tous les Juifs de Kiev et de ses environs… » à se rassembler près du cimetière israélite afin d’être dirigés vers le terrible ravin, aujourd’hui encore, le mot « juif » demeure soigneusement évité dans le discours officiel. Seuls, de « paisibles citoyens soviétiques », des « habitants de toute origine » ou des « victimes de la barbarie nazie » sont enterrés dans les fosses communes de ce que Timothy Snyder dénomme les « terres de  sang » de l’Europe centrale. Lire la suite

Que sont mes amis devenus ?

Que sont mes amis devenus  Que j’avais si près tenus  Et tant aimés   

IMG_0236

Louis Martinez (1933-2016) en 2008

Suisse, juillet 97

André Volkonsky (1933-2008), Lugano, 1997

     

 

Louis Martinez est mort le 6 février à Aix-en-Provence, huit années après André Volkonsky… Même funerarium, mêmes cyprès, même église…Je reviens de l’enterrement de Louis et l’absence d’André se fait toujours cruellement sentir.

louis pivot

           Louis Martinez lors de l’émission de                     Bernard  Pivot, Apostrophes, 1982. Archives de l’INA (Cliquer sur l’image pour accéder à la vidéo)

Tous deux étaient nés à quelques jours d’intervalle en février 1933, l’un à Oran, l’autre à Genève, et se connaissaient depuis que Louis était allé parfaire sa connaissance du russe à Moscou, en 1956. Ils étaient magnifiques d’intelligence, de charme, de culture et de vie. Louis enseignait la langue et la littérature russe, traduisait prose et poésie, André était compositeur et claveciniste. Ils vivaient à Aix-en-Provence. Leurs biographies se trouvent en bas de page.  Lire la suite

Un cimetière, 70 églises

P1100982

                 Le cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, à 30 km de Paris

Longtemps, le voyage à Sainte-Geneviève a été un problème d’organisation : trouver une voiture ou les horaires du car partant de la place Denfert-Rochereau, faire en sorte que les membres de la famille n’habitant pas Paris soient présents à la panekhida (bref office de commémoration du défunt célébré devant sa tombe), se mettre à la recherche d’un prêtre, ne pas oublier les outils de jardinage (petite pelle, racloir, sécateur) pour les fleurs, etc. Avec, chaque fois, le plaisir de retrouver les arbres, les tombes à bulbes et les croix orthodoxes … loin, très loin de la morne plaine des cimetières français. Et, toujours, un soulagement proche de ce sentiment de supériorité qui ne demande qu’à éclore chez les Russes : « C’est quand même mieux chez nous! »… « Pour rien au monde, je ne voudrais être enterrée ailleurs »…J’avoue que, moi aussi…  

1940 ST GE

Eglise de la Dormition de la Vierge, près du cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois vers 1939. Carte postale. On doit les plans à Albert Benois (1888-1960), souvent confondu avec Alexandre Benois (1870-1960 ), créateur de décors pour les Ballets russes, qui émigra en 1926.

Au temps de l’URSS, le cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois a incarné la Russie pour des milliers d’émigrés.  Il est aujourd’hui le haut-lieu et la mémoire des différentes vagues de l’émigration russe en France.

Trois facteurs ont contribué à faire de « Sainte-Geneviève » un lieu unique : la proximité d’une maison de retraite et le nombre important de décès, donc de tombes russes, l’absence d’un autre cimetière de cette dimension à Paris (les carrés russes des cimetières de Nice et de Menton sont de moindre importance), ainsi que l’existence de l’église de la Dormition de la Vierge – consacrée en 1939 -, dont le pittoresque accentue la beauté du site. Souvent associé aux premières années d’exil de l’émigration russe, il n’a pris sa forme actuelle que vingt ou trente années après l’arrivée de ceux que l’on appelait encore les « Russes blancs ». Lire la suite

Nouveaux rivages, nouveaux ancrages

alfred_hitchcock_and_vladimir_nabokov_were_pen_pals

Vladimir Nabokov (1899 -1977) quitte la Russie en 1919, étudie à Cambridge avant de s’installer à Berlin, où il écrit ses premiers textes, puis à Paris. En 1939, il émigre aux Etats-Unis et enseigne la littérature russe. A partir de 1941, il n’écrira plus qu’en anglais. Lolita (1955) le rend célèbre. Il passe les dernières années de sa vie dans un hôtel de Montreux, en Suisse.

brodsky_postcard

Joseph Brodsky (1940 -1996). Le jeune poète est envoyé en relégation dans le Grand Nord avant d’être expulsé de l’URSS en 1972. Il s’installe aux Etats-Unis où il enseigne la littérature, et obtient le prix Nobel en 1987. A l’exception de la poésie, il écrit en anglais. Leurs vies sont parallèles. Elles sont le fil conducteur de ce billet.

 

 

Avec l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir et la chute du communisme, la « nostalghia » (de nostos, le retour, et alghia, douleur) dont les premiers émigrés avaient si cruellement soufferts et que certains avaient exploité sous couvert de cette « âme slave » si chère aux Français, refit surface. Paradoxalement, ce furent surtout les non-Russes qui incitèrent les émigrés au retour. La question-test : « Etes-vous déjà allée en URSS? » devint : « Et maintenant, vous allez rentrer? »… « Il est trop tard », disais-je, arguant famille, travail et habitudes de vie, sachant depuis longtemps que je n’irai jamais vivre en Russie. Le mythique point de départ de mes parents s’était depuis longtemps inversé au profit du point d’arrivée, départ d’une nouvelle vie. Nouveaux rivages, nouveaux ancrages.

Lire la suite