Яков Горбов: письма к Вере

ПЕРЕВОД С ФРАНЦУЗСКОГО 

TRADUIT DU FRANCAIS : gorboffmemoires.wordpress.com Jacques Gorbof, lettres à Vera (8 septembre 2018)

Яша и Вера Горбовы, Пассау (Германия), 1923 г. Архив М. М. Горбовой (с)

Яков Николаевич Горбов (1896-1981), который, в отличие от остальных русских эмигрантов, писал свое имя с одним, а не с двумя «f» – Gorbof – был на два года старше моего отца Михаила (1898-1961). Они вместе росли, вместе прошли Гражданскую войну, эмигрировали, познали нищету… Бездетный, дядя Яша (никто, ни в семье, ни среди его французских друзей, не называл его иначе как Яша) также был моим крестным отцом, и он вел меня в церковь когда я выходила замуж, через два года после смерти папы.

Общее детство, первые годы изгнания, проведенные бок о бок (Висбаден, Мюлуз, Лион, такси в Париже…) эта близкая и параллельная траектория должна была еще больше сблизить братьев. И все же что-то разделяло их: я чувствовала это ещё ребенком и осознала взрослой. Я также замечала это в той, всегда несколько ироничной, манере, с которой дядя Яша обращался к моей матери. Мы его редко видели. И, сказать по правде, я его не любила. Первое воспоминание: мне десять лет, мы ждем дядю Яшу, я взволнована его приездом, знаю, что он «пишет» (трудно себе представить значимость этого слова). «Я принес тебе подарок», – говорит он и дает мне свою маленькую фотографию, подобную тем, что на паспортах… И еще: мне 24 года, отец только что умер, я стараюсь сблизиться с плохо знакомым дядей, голос которого так похож на папин голос. Он спрашивает: «Ты такая же легкомысленная (его слово намного сильнее), как твой отец? ». Как можно задавать такие вопросы?    Lire la suite

Les archives Gorboff. Petrovskoe retrouvé

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Petrovskoe, le domaine familial des Gorboff. « Le charme incomparable de cette maison de campagne dotée d’une bibliothèque moderne » écrit Jules Legras en 1925.(c).Archives Gorboff

A l’ombre des grands arbres de Petrovskoe enfin retrouvé – dont je cherchais depuis longtemps les photographies -, l’heure est apparemment venue de clore ce blog. A moins de nouveaux événements ou d’archives exceptionnelles, j’ai le sentiment d’avoir épuisé le thème de la chronique familiale ainsi que celui de l’émigration russe, telle qu’elle fut vécue par ma génération. La page est tournée. Le communisme s’est effondré, les émigrés de 1920 sont morts et, bien intégrés dans la société française, leurs enfants disparaissent à leur tour. L‘émigration russe ne repose plus que sur ses œuvres, les archives et le souvenir que nous gardons de nos parents.

Nul ne s’étonnera que j’aie légué mes archives à des archives publiques françaises. Après moi, les manuscrits de Sophie et Michel Gorboff ainsi que mes textes  formeront le fonds Gorboff des archives municipales de Dijon. Aujourd’hui en constitution, il sera numérisé, libre d’accès, accessible aux descendants des émigrés comme aux chercheurs. Pourquoi Dijon ?  Parce que je dois la préservation  du  manuscrit de ma grand-mère, Un pogrome en Russie centrale (1919), au fonds Jules Legras, ce témoin irremplaçable de la vie des Gorboff avant et après l’exil. D’autres villes françaises possèdent des fonds slaves qu’elles ne demandent qu’à enrichir. Afin que nos archives papiers ne soient pas perdues, ou rapatriées en Russie et soumises à des restrictions d’accès, j’ai pensé que telle était  la meilleure solution. Lire la suite

« Je leur pardonne tout… »

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Georges Ivanov(1894 -1958), photo d’identité, vers 1952. Bibliophilie russe(c)

Je croyais en avoir terminé avec les Gorboff – quatre  années de blog – lorsqu’au détour d’un livre, une petite phrase que je n’aurais probablement pas remarquée un autre jour,  m’a sauté aux yeux  : « Mes désirs sont des plus simples, des plus ordinaires…Je veux l’oubli, le repos, prendre un train, partir en Russie, boire de la bière et manger des écrevisses un soir empreint de douceur, dans un restaurant flottant de la Neva ».

Cette phrase de tous les exils, de ces petites choses de la vie à jamais  perdues que tout exilé porte en soi, provenait de La Désagrégation de l’atome (1937), l’atome n’étant autre que l’auteur de ce beau et court récit, Gueorgui Ivanov (1894-1958) lui-même. Il fut le premier mari de la femme de lettres Irina Odoevtseva (1896-1990) qui, l’on s’en souvient peut-être, épousa en secondes noces mon oncle Jacques Gorbof (1896-1981), avant de rentrer en URSS (1987) : elle légua ses archives, ainsi que celles de Georges Ivanov et de mon oncle, aux archives de Leningrad. Lire la suite

Jours tranquilles en Russie

Yassnaya Poliana, le domaine où vécut de Léon Tolstoï, est l’image même des « oussadby », ces domaines familiaux de la noblesse russe. D’autres furent moins imposants, comme Kotchety, la propriété de Mikhaïl Soukhotine, dont il sera question dans ce billet.  Kotchety n’existe plus. Certaines « oussadby »  ont été restaurées, d’autres sont devenues  des ruines. Le patrimoine rural russe est encore mal connu en Occident.

Du 8 septembre au 2 octobre 1899, un jeune Français de trente-trois ans, Jules Legras (1866-1939), séjourne à Petrovskoe, la maison de campagne de ses amis russes, les Gorboff. Jules Legras aime la Russie avec la passion d’un Occidental échappant à son milieu d’origine : il parle la langue, a effectué deux longs voyages en Sibérie, interrogé colons, paysans, fonctionnaires et petites gens, s’est longuement entretenu avec des écrivains et des hommes politiques. Il sait que la mémoire est fragile et, comme tout voyageur désireux d’utiliser ses notes pour de futurs ouvrages, tient un journal ; il y décrit également ses réflexions les plus intimes. Commencé bien avant ses voyages en Russie et poursuivi jusqu’à sa mort, – soit pendant près d’un demi-siècle -, ce Journal d’une vie n’était pas destiné à la publication.    

Il est aujourd’hui  en ligne. Plus de 9000 pages manuscrites que seuls, les chercheurs ont le courage d’affronter, privant ainsi les amateurs de récits de voyages et ceux qui s’intéressent à la Russie d’un grand plaisir de lecture. Le temps est venu d’élargir son audience : la publication du Journal de Jules Legras s’impose. Parmi les nombreuses pages consacrées à ma famille, les Archives municipales de Dijon m’ont autorisé à en sélectionner quelques-unes. Je les remercie chaleureusement.     

Né en 1866, Jules Legras est encore un homme du XIXème siècle. Il en porte les croyances et les préjugés, largement partagés par ses contemporains. Je n’ai pas omis de les citer et la découverte de la Russie par un étranger ne laissant personne, et encore moins aucun Russe, indifférent, les raisons de lire le Journal de Jules Legras sont donc nombreuses. 

Ce « mois à la campagne » s’inscrit dans l’amour des Russes pour la nature et les longs séjours d’été dans les « oussadby » ou les datchas. Ils ont été décrits par de nombreux auteurs mais nous ne les connaissons généralement que par les films d’André Tarkovski ou de Nikita Mikhalkov.  On a tous rêvé d’une datcha à la campagne, de son plancher en bois peint et même de son confort sommaire, de bocaux de champignons marinés en prévision de l’hiver et de ces jours tranquilles où l’on boit le thé sous la véranda. Cela a longtemps fait partie de notre imaginaire ; c’est, si je ne me trompe, le cœur de la Russie d’aujourd’hui. 

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Jacques Gorbof, lettres à Vera

Jacques et Vera Gorbof à Passau, Allemagne.1923. Gorboff(c)

Jacques Gorbof (1896-1981), qui n’orthographiera jamais son nom qu’avec un seul « f », était de deux ans l’aîné de Michel, mon père (1898-1961). Ils avaient grandi ensemble ; ensemble, ils avaient traversé la guerre civile, émigré, connu la pauvreté…Sans enfant, oncle Iacha (diminutif courant de Iakov, Jacob. Personne,  dans la famille ou parmi ses amis français, ne l’appelait autrement) fut également mon parrain, et c’est lui qui, deux années après le décès de papa, m’a conduite à l’église lors de mon mariage.

Une enfance communeles premières années de l’exil passées côte à côte – Wiesbaden, Mulhouse, Lyon, taxi à Paris -, cette trajectoire à la fois proche et parallèle aurait dû rapprocher davantage encore les deux frères. Pourtant, quelque chose  les séparait : je le sentais, enfant, et le constatais, adulte. Je le percevais également dans la façon, toujours quelque peu ironique, avec laquelle oncle Jacques s’adressait à ma mère. Nous ne le voyions que rarement. Et, pour tout dire, je ne l’aimais pas…Premier souvenir : j’ai une douzaine d’années, nous attendons oncle Iacha, je sais qu’il « écrit » (on imagine mal le prestige de ce mot), suis émue à l’idée de le voir.  – Je t’ai apporté un cadeau, dit-il, et il me donne une petite photo d’identité de lui… Et aussi : j’ai 24 ans, mon père vient de mourir, je cherche à me rapprocher de cet oncle que je connais mal, dont la voix me trouble tant elle ressemble à celle de papa. Il me questionne : – Es-tu aussi volage (le mot employé est cru) que ton père? Je suis choquée, le courant ne passe pas. Lire la suite

André Volkonsky, l’Italien…

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André Volkonsky (1933-2008),Paris,1980.Archives Gorboff(c)

André Volkonsky est mort il y a dix ans, le 16 septembre 2008. Il aimait les récits de voyage, en a écrit lui-même. Je n’aurais jamais pu rédiger ce texte de son vivant. « Tu as oublié Naples, Urbino, Lucca, et l’Etna » aurait-il dit  « …et les fresques de San’t Angelo in Formis, et…et… »

 ( …)  Ce fut le début de nos voyages en Italie. Nous étions en 1980, j’habitais rue d’Assas. Un soir, il m’appela de Viterbo : « Viens …Loue une voiture à Pise, rejoins-moi ». Je le trouvais défait. Nous visitâmes Tuscania, qui nous enchanta (je fêtais secrètement mon anniversaire à l’hôtel Al Gallo, me disant qu’il ne pouvait y avoir meilleur endroit, ni meilleure compagnie), les tombeaux étrusques de Tarquinia, quasiment abandonnés, Montepulciano, patrie d’un vin exceptionnel qui se vendait encore au verre dans les cafés et que nous buvions tard dans la nuit…Ce voyage scella notre amitié jusqu’alors superficielle et chaotique. Nous parlions longuement de tout, de l’affaire des moustaches, de son enfance, de Moscou, de la musique, de l’émigration, de sa vie en URSS…«Je ne te laisserai jamais tomber, disait André, je serai ton vieux copain ». Vingt années plus tard, il m’envoyait encore des fax signés «ton vieux copain» et Maria Martinez, qui l’a beaucoup vu en ce dernier été 2008, m’a dit qu’à la veille d’un examen médical important, André évoquait encore Tarquinia avec plaisir. 

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André, Louis et Aix, par Jacqueline Martinez

André Volkonsky et Louis Martinez ont vécu vingt-trois ans dans la même ville,  Aix-en-Provence. Jacqueline Martinez évoque leur amitié.

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Louis Martinez et André Volkonsky, Aix, vers 1998

André est une des premières personnes dont Louis m’ait parlé lorsque nous nous sommes rencontrés à Paris, en janvier 1963. Il était encore sous le coup du premier signe concret qu’il avait reçu de lui : trois mois auparavant, Galia Arbouzova, ex -seconde épouse d’André, lui avait apporté de sa part le numéro de Novy Mir où avait été publié Une Journée d’Ivan Denissovitch. Double commotion qu’il essayait de me faire comprendre en évoquant cette année 1955-56 qu’il avait passée à Moscou comme étudiant boursier. Une année qui avait laissé en lui une marque traumatique que n’avait pas recouvert  le traumatisme de la fin de l’Algérie. Il me parlait souvent d’André, dont j’ai découvert le visage sans sourire sur une photographie qu’il gardait précieusement dans son portefeuille : regard sur ses gardes derrière les lunettes, cheveux en bataille, lippe boudeuse. En chemise à carreaux, une cigarette aux doigts. Louis pensait qu’il ne le reverrait  jamais. Quand il avait quitté Moscou pour Paris en juillet 1956, les derniers mots d’André avaient été : « N’écris pas ».  A cette époque, impossible d’imaginer que le rideau de fer tomberait un jour. En épousant Louis, j’avais le privilège d’écouter un témoin de ce « monde à part » (des années plus tard nous découvririons, bouleversés, le livre de Gustaw Herling Grundjinski) qu’il s’ingéniait en vain à faire comprendre autour de lui. En même temps, de ce monde, je voyais se détacher la silhouette de quelqu’un d’exceptionnel et d’inaccessible, qui occupait une place tout à fait à part dans le proche passé de Louis. Lire la suite

Lanzmann est mort

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Claude Lanzmann (1927 – 2018) devant l’affiche de son film Shoah. 1985

Son corps est encore tiède et déjà, me dit-on, la haine antisémite se répand sur les réseaux sociaux. Quelle honte ! La haine, et non le respect du défunt et de la mort. Antisémites libérant vos passions en toute impunité, qu’avez – vous accompli  de comparable à Shoah ? « J’ai bien le droit de dire ce que je pense », répondez – vous. En effet, mais pas comme cela, si brutalement, si vite, comme si votre parole avait attendu la mort de Claude Lanzmann pour se libérer avec encore  davantage de force que de son vivant.

Simone Veil hier, Claude Lanzmann aujourd’hui. Je les pleure. Avec quelques autres, ils ont été mes pères fondateurs. Et je me rends compte que sans eux, je ne serais pas allée à Auschwitz, n’aurais pas effectué ce retour à la matrice qu’aucun voyage en Russie, passée et présente, n’avait jusqu’alors permis. Les rails de ces trains qui « emmènent les hommes là où ils ne veulent pas aller » (Don Quichotte à propos de bagnards) se croisent. Soljenitsyne et Lanzmann  se rejoignent.

Shoah, Goulag, ces  deux mots ont fait trembler le monde. Dans la solitude et parfois la peur, par la seule force de leur parole et de leur esprit, Claude Lanzmann et Alexandre Soljenitsyne ont accompli  ce qu’aucun homme ni Etat n’avaient su faire avant eux : ils ont donné un  nom à la chose. Rien ne sera plus comme avant. Et même s’ils ont parfois dévié de ce que nous appelons le « bon chemin », que peut la haine de certains hommes contre de telles œuvres  ? Claude Lanzmann est mort hier. Que la terre lui soit légère.

                                                                      Marina Gorboff, Paris, le 6 juillet 2018

contact: gorboff.marina@gmail.com

Après ma disparition, ce blog  sera numérisé et accessible sur le site de la bibliothèque municipale de Dijon, dans le cadre d’un fonds Gorboff:

                           patrimoine.bm-dijon.fr/pleade/subset.html?name=sub-fonds

                     

« Cinq raisons d’être fier de ses origines russes »

Nous étions fin janvier, je venais de regarder un documentaire de Priscilla Pizzato  « Le manuscrit sauvé du KGB. « Vie et Destin » de Vassili Grossman » (2017), lorsqu’un article intitulé « Cinq raisons d’être fier de ses origines russes », est tombé sous mes  yeux.   

Cinq raisons d’être fier de ses origines russes (cliquer ICI). Oleg Egorov, Russia Beyond, 11/12/2017. Capture d’écran.

Il se trouvait sur le site Russia Beyond (La Russie au-delà des frontières), créé par la Rossiyskaya Gazeta (fondée en 1990), elle-même financée par le gouvernement russe. Destiné « …à aider le monde à mieux comprendre la Russie », ce site fait partie des organes de promotion de la Russie à l’étranger tels que la chaîne RT (ex Russia Today) ainsi que Les compatriotes  russes et Le monde russe.

Comment résister à un aussi charmant visage ? A un tel sujet ?

Citons les raisons évoquées : 1/ Vous (et vos ancêtres) sont arrivés (vivants) jusqu’à ce jour. 2/ Les Russes ont joué un rôle vital en détruisant le régime le plus cruel au monde. 3/ Tout le monde adore la littérature russe. 4/ Les Russes ont été les premiers dans l’espace. 5/ Les Russes et la culture (le ballet).
En un mot, l’auteur de l’article projette sa fierté d’être russe sur les Russes « hors-frontières ». Un rapide copier-coller lui permet d’attribuer ses propres sentiments patriotiques à de lointains compatriotes. Il ne peut imaginer autre chose.
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Qui se souvient de Roubachof ?

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C’était à Berlin. A la sortie de Hohenschönhausen, la tristement célèbre prison de la Stasi transformée en musée, Arthur Koestler (1905-1983) s’est rappelé à moi. Je ne me souviens plus des ouvrages de la librairie – ils étaient en allemand -, mais j’ai reconnu Le Zéro et l’Infini (1941) et La Lie de la Terre (1942). Pour la première fois depuis mon arrivée en Allemagne, nazisme et communisme étaient ouvertement associés ; la Stasi avait favorisé ce rapprochement. Et dans cette ville aux multiples cicatrices, il ne cessait de s’imposer à moi…

Les Allemands avaient raison de mettre en avant les ouvrages très largement autobiographiques d’Arthur Koestler, juif hongrois, membre du Komintern de 1931 à 1937, écrits sous le choc d’une rupture avec Moscou, d’autant plus douloureuse que l’engagement avait été total. Il savait que l’emprisonnement, les aveux et l’exécution du stalinien Roubachof auraient pu être les siens. Il savait également que l’écriture est une forme de thérapie et qu’au-delà de son témoignage – un devoir – , elle l’aiderait à préserver un certain équilibre mental. « Je suis en paix avec moi-même parce que j’ai témoigné » écrit Primo Levi à la même époque. Lire la suite