Mes Souvenirs, par Sophie Masloff / Gorboff. 1885 (1). Nicolas Masloff, premiers pas

Sophie Gorboff, née Masloff , Moscou, vers 1888 Archives familiales(c)

Sophie Gorboff, née Masloff (1863-1949) Moscou, vers 1888 Archives familiales(c)

Lorsque Sophie Masloff rédige ce texte, en 1885, elle a vingt deux ans et vit dans la petite ville de Livny, à 37I km de Moscou. Son père Nicolas Ivanovitch Masloff (1826-1882) est mort trois années plus tôt. Leur entente était parfaite et la jeune fille est encore sous le coup de sa disparition. Elle veut sauvegarder sa mémoire et transmettre l’histoire de sa famille. Sophie ignore encore qu’elle épousera Nicolas Gorboff, le fils du grand ami de son père Mikhaïl Akimovitch Gorboff (1826-1894). Ce sera fait  deux ans plus tard, en 1887.                 

Je ne sais si les enfants de Sophie Nicolaevna ont eu connaissance de ce premier cahier de souvenirs. Il m’a été envoyé de Saint-Pétersbourg par André Alexandrovitch Lodkine (né en 1945), dont la mère, née Masloff, était la fille de Michel Masloff, l’un des frères de ma grand-mère. Qu’il soit ici remercié, ainsi que pour les photographies des archives Masloff, notamment pour celle du père de ma grand-mère, Nicolas Ivanovitch, sans laquelle ce blog eut été incomplet.

La lecture des Souvenirs de Sophie Masloff risque d’être quelque peu difficile pour les Français et ceux qui ne sont pas familiers avec le monde russe, notamment à cause de l’emploi fréquent de diminutifs et de patronymes. »Comment veux-tu qu’on s’y reconnaisse? me disait un ami français…On vient de croiser Vania et c’est Ivan Petrovitch qui descend l’escalier »… Qu’ils sachent seulement que le jeune garçon dénommé Nicolà est Nicolas Ivanovitch, le père de Sophie Nicolaevna (fille de Nicolas) Masloff. Afin de faciliter la lecture, nous avons également respecté dans la mesure du possible l’orthographe française des prénoms (Nicolas au lieu de Nicolaï, par exemple). Que les russophones me pardonnent ; ils rectifieront.

Dans ce texte dédié aux petits-enfants « mâles » de Nicolas Masloff, l’auteur désigne constamment son père par « votre grand-père », ce qui n’en facilite pas la lecture.. Ces petits écueils franchis, le lecteur appréciera à sa juste valeur l’histoire de l’ascension d’un jeune paysan russe du milieu du XIXe siècle, ainsi que la description d’un monde qui lui est probablement inconnu.  

                                                                           

                                                       MES SOUVENIRS                            

                        Dédiés aux descendants mâles de Nicolas Ivanovitch Masloff                                                          (adresse destinée aux frères de Sophie Nicolaevna)

    Si Dieu daigne vous bénir en vous accordant un jour une famille, mes chers frères, je dédie ces souvenirs  à vos fils et petits-fils. C’est à eux, à ces enfants, que je pense en écrivant avec amour ces  lignes. Que le cœur de ces petits êtres garde en lui l’image de leur grand-père qui n’a pas eu la joie de les connaître ! Que la famille Masloff transmette de génération en génération le récit de la vie de l’homme que fut Nicolas Ivanovitch, remarquable par son intelligence et ses qualités morales  …

 A vous d’apprécier la véracité et l’exactitude de mon récit ; je vous autorise à corriger tout ce qui  serait  inexact  ou ce que vous pourrez apprendre d’une autre et meilleure source ; mais si vous le faites, ne touchez pas à l’âme de mon récit, écrit avec tout l’amour et le respect que je dois au défunt ! Que les enfants y trouvent le reflet, clair  et précis, de la personnalité de leur grand-père, telle qu’elle vit en moi  et en vous-mêmes, mes chers frères : tel est  mon modeste souhait ! Lire la suite

Sophie Nicolaevna Gorboff, dite Zeus

Sophie Nicolaevna Gorboff (1863-1949) vers 1945 Archives familiales (c)

Sophie Nicolaevna Gorboff (1863-1949) Paris, vers 1945. Archives familiales (c)

Repères chronologiques :

Sophie Nicolaevna Gorboff, née Masloff, est née en 1863 à Orel, morte à Paris en 1949. Elle est enterrée au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois avec ses enfants Michel (1898-1961) et Sophie (1891-1982).

En 1887, elle épouse Nicolas Gorboff (1859-1921). Le couple aura six enfants. A l’exception de leur fils aîné Serge, engagé volontaire en 1915 et tué au combat, tous ont émigré.

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Sophie Gorboff,1887 Moscou Archives familiales(c)

Sophie Nicolaevna Masloff  écrit son premier livre de  Mémoires en 1885, à l’âge de 22 ans. Il est consacré à la mémoire de son père Nicolas Ivanovitch Masloff (1826 -1882), fils de paysan analphabète devenu maire de la ville de Livny. Destiné à l’édification de ses neveux, ce récit disponible en russe https : maslodmemoires.wordpress.com a été traduit en français et figure dans ce blog.

En 1920, à l’âge de 57 ans, Sophie Nicolaevna Gorboff fuit la révolution et quitte la Russie avec son mari et sa fille cadette Marie ; la famille s’installe en Allemagne, à Wiesbaden, puis à Passau. Marie part immédiatement aux Etats-Unis où elle épouse George Bary. Nicolas Gorboff décède en 1921 (il est enterré à Wiesbaden). Sophie, sa fille aînée, rejoint sa mère en Allemagne où elle épouse Alexis Maklakoff (1896-1945). Trois mois de vie commune et divorce, prononcé en 1931.

Un second livre de Mémoires est rédigé en 1924, en exil, à l’âge de 61 ans. Sophie Nicolaevna est veuve ; elle décrit ses premières années de jeune mariée, la découverte d’un milieu inconnu, celui de riches marchands moscovites, évoque la vie et la vocation pédagogique de Nicolas Gorboff ainsi que la recherche d’une propriété destinée à la création d’une école. Le récit prend fin avec l’arrivée d’un premier enfant. Il est également disponible en russe  (русские тексты).

Un troisième texte, découvert par hasard à Dijon en 2015 dans le fonds d’un  ami de la famille, le professeur Jules Legras, parachève l’histoire de la famille Gorboff avec le récit de sa fuite de la propriété familiale de Petrovskoe. Intitulé Un pogrome dans en Russie centrale, Yalta, 1919, il est écrit en français et  traduit en russe .

En 1925, la famille Gorboff arrive à Paris. Elle s’installe d’abord au 2, square Auguste Chabrières puis, en 1934, au 4, rue  de Casablanca, Paris XVe, dans un grand appartement de quatre pièces. Une chambre est sous-louée à une amie russe ; le loyer de l’appartement est partagé entre les enfants de Sophie Nicolaevna. Sophie Gorboff prend soin de sa mère.

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La guerre civile (1918-1920). Souvenirs de Michel Gorboff

ПЕРЕВОД С РУССКОГО

Archives familiales  (c) Gorboff

Michel Gorboff (1898-1961) vers 1918. Archives familiales(c)

Michel Gorboff (1899-1961), mon père, a rédigé ses souvenirs vers 1954, à l’âge de 56 ans. Ils sont demeurés inachevés. Ma mère me les a remis en 1995, lors de la rédaction de « La Russie fantôme ». Papa ne m’avait jamais parlé de ce texte : j’avais dix-huit ans et ma vie était ailleurs.

La publication de ces souvenirs de la guerre civile a  d’abord été réalisée en russe par la revue Zvezda (2003, n°11). En février 2019, ils ont été inclus dans le blog.  

Il m’a semblé que leur mise en ligne s’imposait également en français, notamment pour les descendants des émigrés de 1920 ne lisant pas le russe. Pour une meilleure lisibilité, j’ai  procédé à  quelques coupures et fragmenté le texte en trois parties. Seul le texte russe est complet.

                           

                                                                         

                          

         

1. Et l’on ne peut plus rien, désormais…

        …Le désir de vous décrire, à toi, ma fille, et à toi, ma femme, ce qu’il m’a été donné de voir et de vivre m’est soudain revenu après avoir rencontré un camarade de la guerre civile. Il m’est apparu que j’avais déjà oublié beaucoup de choses, que je ne pouvais plus me rappeler la chronologie des événements, ni même le nom de tel ou tel autre individu, et que cette rencontre avait réveillé tous mes souvenirs. En trente-quatre ans, le temps a fait son œuvre, arrondissant les angles aigus, effaçant les choses encombrantes de ma mémoire. Il n’a ménagé qu’une seule chose : le sentiment que ces temps difficiles ont été pour moi les meilleurs moments de la vie. Jamais, plus tard, il ne m’a été donné de brûler d’une telle ardeur, jamais je n’ai retrouvé un idéal aussi élevé au nom duquel il fallait non seulement lutter, mais risquer sa vie. Lorsque cette flamme s’est éteinte, lorsqu’elle a été remplacée par la vie quotidienne avec ses grandes et petites difficultés, lorsque les mois et les années d’une existence difficile et souvent ennuyeuse se sont écoulés, alors, me retournant vers le passé avec ce camarade soudain retrouvé, j’ai perçu avec une force accrue le sens de ma participation à cette terrible guerre. Ce sens  n’existe que pour moi et cela pour une raison bien simple : je n’ai pas à rougir en évoquant cette époque. Je ne pouvais alors ni donner davantage, ni faire plus, et ce sentiment m’est cher au soir de ma vie car j’ai commis de nombreuses erreurs et les choses n’ont pas été faites comme elles auraient du l’être. Et l’on ne peut plus rien, désormais. Lire la suite